Shameen. - L'électricité ne fonctionne plus. Les ponts ont été fortifiés à la hâte et coupés par des lignes de fils de fer barbelés. Ils sont éclairés par les projecteurs des canonnières.
29 juin, Saïgon.
Ville désolée, déserte, provinciale, aux longues avenues et aux boulevards droits où l'herbe pousse sous de vastes arbres tropicaux... Mon coolie-pousse ruisselle : la course est longue. Enfin nous arrivons dans un quartier chinois, plein d'enseignes dorées à beaux caractères noirs, de petites banques, d'agences de toutes sortes. Devant moi, au milieu d'une large avenue couverte d'herbe, folâtre un petit chemin de fer. 37, 35, 33... halte ! Nous nous arrêtons devant une maison semblable à toutes celles de ce quartier : un « compartiment ». Agence vague. Autour de la porte sont fixées des plaques de compagnies de commerce cantonaises peu connues. À l'intérieur, derrière des guichets poussiéreux et prêts à tomber, somnolent deux employés chinois : l'un cadavérique, vêtu de blanc, l'autre obèse, couleur de terre cuite, nu jusqu'à la ceinture. Au mur, des chromos de Shanghaï : jeunes filles à la frange sagement collée sur le front, monstres, paysages. Devant moi, trois bicyclettes emmêlées. Je suis chez le président du Kuomintang de Cochinchine. Je demande en cantonais :
- Le patron est-il là ?
- Pas encore de retour, Monsieur. Mais montez, installez-vous... »
Je monte au premier étage par une sorte d'échelle. Personne. Je m'assieds et, désœuvré, regarde : une armoire européenne, une table louis-philippe à dessus de marbre, un canapé chinois en bois noir et de magnifiques fauteuils américains, tout hérissés de manettes et de vis. Dans la glace, au-dessus de moi, un grand portrait de Sun-Yat-Sen, et une photographie, plus petite, du maître de céans. Par la baie arrive, avec un grésillement et le son de la cliquette d'un marchand de soupe, la forte odeur des graisses chinoises qui cuisent...
Un bruit de socques.
Entrent le propriétaire, deux autres Chinois et un Français, Gérard, pour qui je suis ici. Présentations. On me fait boire du thé vert, et on me charge d'assurer le Comité Central « de la fidélité des sections de toute l'Indochine française aux institutions démocratiques qui, etc... »
Gérard et moi, nous sortons enfin. Envoyé spécial du Kuomintang en Indochine il n'est ici que depuis quelques jours. C'est un homme de petite taille, dont la moustache et la barbe grisonnent, et qui ressemble au tsar Nicolas II, dont il a le regard trouble, hésitant, et l'apparente bienveillance. Il y a en lui du professeur myope et du médecin de province ; il marche à mon côté d'un pas traînant, précédé d'une cigarette fixée à l'extrémité d'un mince fume-cigarette.
Son auto, au coin de la rue, nous attend. Nous y prenons place et partons, à petite allure, à travers la campagne. L'air déplacé suffit à créer un climat nouveau ; les muscles, las et tendus, à la fois, se libèrent...