« Un sentiment qui ne peut naître que d'un acte grave - et les actes graves ne se commettent pas par hasard...
- Cela dépend.
- Non. Pour un homme qui en a fini avec les expériences d'adolescent, souffrir d'un remords, cela ne peut être que ne pas savoir profiter d'un enseignement... »
Et, constatant soudain ma surprise :
« Je te dis cela à propos des Russes. »
Car nous venons de passer devant une vitrine de librairie consacrée à des romanciers russes.
« Il y a une paille dans ce qu'ils ont écrit, et cette paille c'est quelque chose comme le remords. Ces écrivains ont tous le défaut de n'avoir tué personne. Si leurs personnages souffrent après avoir tué, c'est que le monde n'a presque pas changé pour eux. Je dis : presque. Dans la réalité, je crois qu'ils verraient le monde se transformer complètement, changer ses perspectives, devenir, non le monde d'un homme qui « a commis un crime » mais celui d'un homme qui a tué. Ce monde qui ne se transforme pas - disons : pas assez, si tu veux - je ne peux pas croire à sa vérité. Pour un assassin il n'y a pas de crimes, il n'y a que des meurtres - s'il est lucide, bien entendu.
- Idée qui va loin, si on l'étend un peu...
Et, après un silence, il reprend :
« Aussi excédé de soi-même que l'on soit, on ne l'est jamais autant qu'on le dit. Se lier à une grande action quelconque, et ne pas la lâcher, en être hanté, en être intoxiqué, c'est peut-être... »