« Rapport de la section de Kuala-Lumpur. Elle attire notre attention sur les difficultés qu'elle rencontre actuellement pour réunir les fonds.

- Et en Indochine française ? me demande Garine.

- Je vous apporte six mille dollars réunis par Gérard. Il dit que ça va très bien.

- Bon. Viens.

Il me prend par le bras, saisit son casque, et nous sortons.

Nous allons chez Borodine : c'est tout près.

Nous longeons le boulevard aux trottoirs d'herbe roussie, silencieux, désert. Le soleil plaque sur la poussière blanche une lumière crue qui oblige presque à fermer les yeux. Garine m'interroge sur mon voyage, rapidement, puis lit, en marchant, le rapport de Meunier, inclinant les feuilles pour atténuer la réverbération. Il a peu vieilli, mais, sous la doublure verte du casque, chaque trait porte l'empreinte de la maladie ; les yeux sont cernés jusqu'au milieu des joues ; le nez s'est aminci encore ; les deux rides qui joignent les ailes du nez aux commissures des lèvres ne sont plus les rides profondes, nettes, d'autrefois ; ce sont des rides larges, presque des plis, et tous les muscles ont quelque chose à la fois de fiévreux, de mou et de si fatigué que, lorsqu'il s'anime et que tous se tendent, l'expression de son visage change complètement. Autour de cette tête qui avance, les yeux fixés sur le papier, l'air, comme toujours à cette heure, tremble devant la verdure dense d'où sortent des palmes poussiéreuses. Je voudrais lui parler de sa santé ; mais il a terminé sa lecture et dit, appuyant à son menton le rapport dont il a fait un petit rouleau :

« Ça commence à aller assez mal, là-bas aussi. L'esprit des sympathisants est moins bon, des domestiques retournent à la niche. Et il faut s'appuyer ici sur de jeunes crétins qui confondent une action révolutionnaire avec le troisième acte de l'Ambigu-Chinois... - Il est impossible d'attribuer des fonds plus élevés aux secours de grève, impossible ! D'ailleurs ça ne changerait rien. Les grèves malades, ça se soigne avec des victoires.

- Il ne propose rien, Meunier ?

Il dit que l'esprit général n'est pas encore mauvais : les faibles flanchent parce que l'Angleterre les menace, par l'intermédiaire de la police secrète. D'autre part, il transmet : « Nos comités chinois, là-bas, proposent de faire enlever en vitesse deux ou trois cents gosses appartenant aux coupables ou aux suspects. On les transporterait ici, on les traiterait bien, mais on ne les rendrait qu'aux parents qui viendraient les chercher. Évidemment, ils ne retourneraient pas à Hongkong demain... C'est précisément le moment de villégiatures, ajoute-t-il. Ça porterait les autres à réfléchir » Ce n'est pas avec des procédés de ce genre que nous irons loin... »