- Le nombre de crapules que l'on peut trouver autour de Tcheng-Daï est incroyable. Avant-hier, les types qui prétendent se réclamer de lui donnaient une réunion. Sur une espèce de place, pas très loin de la rivière. Il était venu. Digne et fatigué comme tu l'as vu tout à l'heure ; pas pour parler, évidemment. Et c'était à voir, les orateurs vociférant, montés sur les tables, au-dessus d'une masse carrée de têtes pas très enthousiastes, sur un fond de tôle ondulée, de cornes de pagodes, de bouts de zinc tordus. Autour de lui, un peu à l'écart, pas trop, un grand cercle respectueux. Il a été attaqué par de quelconques voyous. Il avait avec lui quelques costauds choisis qui l'ont défendu. Le chef de la police a fait aussitôt coffrer agresseurs et défenseurs. Et aujourd'hui, le principal défenseur - c'est son interrogatoire que j'ai sous les yeux - demande une place, même dans la police, au commissaire qui l'interroge. C'est beau, la foi ! Quant à l'autre papier, le voici...

Il me le tend. C'est la copie d'une liste établie par le général Tang : Garine, Borodine, Nicolaïeff, Hong, des noms chinois. À fusiller d'abord.

Pendant tout le déjeuner, nous parlons de Tcheng-Daï : Garine ne pense qu'à lui. L'adversaire.

Sun-Yat-Sen a dit avant de mourir : « La parole de Borodine est ma parole. » Mais la parole de Tcheng-Daï aussi est sa parole, et il n'a pas été nécessaire qu'il le dît.

Il a commencé en Indochine sa vie publique. Qu'était-il allé faire à Cholon ? La grande ville du riz n'avait rien pour séduire ce lettré... Il a été là-bas un des organisateurs du Kuomintang, et mieux qu'un organisateur : un animateur. Chaque fois que le gouvernement de la Cochinchine, soit à l'instigation des ghildes riches, soit de sa propre initiative, intervint contre l'un des membres du parti, on vit apparaître Tcheng-Daï. Il fournit du travail ou de l'argent à ceux que le Gouvernement ou la police s'efforçait d'affamer, permit aux expulsés de rentrer en Chine avec leur famille en donnant les sommes nécessaires. Les membres du parti voyant se fermer devant eux les portes des hôpitaux, il parvint à en créer un nouveau.

Il était alors président de la section de Cholon. Dans l'impossibilité de réunir à l'aide de cotisations les fonds nécessaires, il fit appel aux banques chinoises qui refusèrent tout prêt. Il offrit alors en garantie ses propriétés de Hongkong - les deux tiers de sa fortune. Les banques acceptèrent et la construction de l'hôpital commença. Trois mois après, à la suite d'une manœuvre électorale, la présidence du parti lui était retirée ; en même temps, les entrepreneurs lui faisaient savoir que, certaines modifications ayant été apportées au devis, ils se voyaient obligés d'augmenter les prix prévus. Les banques refusèrent toute nouvelle avance ; de plus, menacées par le gouvernement de la Cochinchine qui pouvait dans les vingt-quatre heures expulser leurs directeurs, elles commencèrent à soulever des difficultés pour le règlement des fonds promis. Tcheng-Daï fit vendre les propriétés qu'il avait données en gage, et l'hôpital s'éleva ; mais il fallait l'achever. Une sourde campagne commençait contre lui au sein du Kuomintang ; bien qu'il en souffrît, il ne s'arrêta pas ; et tandis que dans les restaurants chinois, après la sieste, les agents électoraux en tricots blancs venaient parler confidentiellement de « son attitude bizarre » aux artisans mal réveillés, abrutis de chaleur, il faisait mettre en vente à Canton sa maison familiale. L'hôpital achevé, divers pots-de-vin encore devaient être versés ; après avoir pressenti Grosjean, l'antiquaire de Pékin, il se défit de ses rouleaux peints et de sa collection célèbre de jades Sung. Que possédait-il encore ? De quoi vivre très modestement, à peine. Seul entre tous les membres influents du parti, il n'a pas d'auto. C'est pourquoi je l'ai vu passer en pousse, assez satisfait, peut-être, du spectacle d'une pauvreté qui ne permet pas d'oublier sa générosité.

Car sa noblesse, pour être réelle, ne va pas sans habileté. Comme Lau-Yit, comme le général Hsu, il est poète ; mais c'est lui qui a fait du boycottage, défense de quelques marchands adroits contre les Japonais, l'arme précise que nous connaissons aujourd'hui. C'est lui qui l'a fait appliquer aux Anglais, lui qui, connaissant le commerce occidental (élève des Pères, il lit, parle et écrit couramment le français et l'anglais), a orienté assez habilement la propagande de Sun-Yat-Sen pour donner confiance aux Anglais ; lui qui a fait subordonner les interdictions d'achat au service des renseignements, laissant toujours aux Anglais de Hongkong assez d'espoir pour leur permettre d'accumuler des marchandises dont, à un moment choisi, les Chinois se détournent tout à coup.

Mais son autorité est, avant tout, morale. On n'a pas tort, dit Garine, de parler de Gandhi à son sujet. Son action, quoique plus limitée, est du même ordre que celle du Mahatma. Elle est au-dessus de la politique, elle touche l'âme, elle excelle à détacher. Toutes deux agissent par la création d'une légende qui trouble profondément les hommes de leur race. Mais, si les deux actions sont parallèles, les hommes, eux, sont fort différents. Au centre de l'œuvre de Gandhi est le désir douloureux, passionné, d'enseigner aux hommes à vivre ; rien de semblable chez Tcheng-Daï. Il ne veut être ni l'exemple, ni le chef, mais le conseiller. À la mort de Sun-Yat-Sen, qu'il a assisté aux heures les plus tristes de sa vie, mais sans presque se mêler aux agitations purement politiques, on lui a demandé s'il accepterait de succéder au dictateur en tant que Président du parti. Il a refusé. Il ne craignait pas les responsabilités, mais le rôle d'arbitre lui semble plus noble, plus conforme aussi à son caractère, que tout autre. De plus, il se défendait d'accepter une fonction qui pût occuper toute son activité, et faire de lui autre chose que ce qu'il voulait être : le gardien de la Révolution. Sa vie entière est une protestation morale, et son espoir de vaincre par la justice n'exprime point autre chose que la plus grande force dont puisse se parer la faiblesse profonde, irrémédiable, si répandue dans sa race.

Et peut-être cette faiblesse est-elle seule susceptible de faire comprendre son attitude présente. Désire-t-il vraiment, passionnément, depuis des années, délivrer la Chine du Sud de la domination économique de l'Angleterre ? Oui. Mais, à défendre et à diriger un peuple d'opprimés dont la cause était indéniablement juste, il a pris insensiblement l'habitude de son rôle, et s'est trouvé, un jour, préférer ce rôle au triomphe de ceux qu'il défend. Inconsciemment, sans doute, mais avec force. Il est beaucoup plus attaché à sa protestation que décidé à vaincre ; il lui convient d'être l'âme et l'expression d'un peuple opprimé.

Il n'a pas, d'enfants. Pas même de fille. Il a été marié jadis. Sa femme est morte. Il s'est marié à nouveau. Plusieurs années après, sa seconde femme est morte, elle aussi. Nul, après sa mort, ne célébrera pour lui les rites anniversaires. Il en éprouve une douleur calme, tenace, dont il ne parvient pas à se délivrer. Il est athée, ou croit l'être ; mais cette solitude dans la vie et dans la mort l'obsède. L'héritage de sa gloire, il le léguera à la Chine relevée. Hélas !.. Lui, qui fut riche, mourra presque pauvre, et la grandeur de cette mort ira s'éparpiller sur des millions d'hommes. Dernière solitude... Cela, chacun le sait, et aussi que cette solitude le lie plus étroitement chaque jour à la destinée du parti.