« Noble figure de victime qui soigne sa biographie », dit Garine. Tenter lui-même de satisfaire ses désirs lui donnerait l'impression d'une trahison. Dominé à la fois par son tempérament, par une longue habitude et par l'âge, il a oublié jusqu'à la possibilité de tirer les conséquences logiques de son attitude. Entreprendre et diriger une lutte décisive ne s'impose pas plus à lui que ne s'impose à un catholique fervent l'idée de devenir pape. Garine, un jour, a terminé une discussion sur la IIIe Internationale par : « Mais la IIIe Internationale, elle, a fait la Révolution. » Tcheng-Daï n'a répondu que par un geste à la fois évasif et restrictif des deux mains levées sur la poitrine, et Garine dit que jamais il n'a compris aussi vivement la distance qui les sépare.
On le croit capable d'action : mais il n'est capable que d'une sorte d'action particulière, de celle qui exige la victoire de l'homme sur lui-même. S'il est parvenu à ériger un hôpital c'est que les obstacles qu'il a dû surmonter, malgré leur importance, l'ont toujours été par son désintéressement. Il a dû se dépouiller ; il l'a fait, et peut-être sans peine, fier de penser que peu d'hommes l'eussent fait. Chez lui, comme chez les chrétiens, l'action s'accorde avec la charité ; mais la charité qui est, chez les chrétiens, compassion, est chez lui le sentiment de la solidarité ; seuls les Chinois du Parti sont reçus dans son hôpital. La grandeur de sa vie vient d'un dédain du temporel qui donne à ses actes publics un caractère admirable ; mais ce dédain, pour être sincère, n'en laisse pas moins la place au sens de son utilisation, et Tcheng-Daï, désintéressé, entend ne point laisser ignorer un désintéressement fort rare en Chine. Ce désintéressement, qui semble avoir été d'abord simplement humain, est devenu, par une subtile comédie, sa raison d'être : il y cherche la preuve de sa supériorité sur les autres hommes. Son abnégation est l'expression d'un orgueil lucide et sans violence, de l'orgueil compatible avec la douceur de son caractère et sa culture de lettré.
Comme tous ceux qui agissent fortement sur les foules, ce vieillard courtois, aux petits gestes mesurés, est hanté. Hanté par cette Justice qu'il croit être chargé de maintenir et qu'il ne distingue plus qu'à demi de sa propre pensée, par les problèmes que sa défense lui impose, comme d'autres le sont par la sensualité ou par l'ambition. Il ne songe qu'à elle ; le monde existe en fonction d'elle ; elle est le plus élevé des besoins de l'homme, et aussi le dieu qui doit être le premier satisfait. Il a confiance en elle comme un enfant dans une statue de la pagode.
Le besoin qu'il en avait jadis était profond, humain, simple ; elle le domine aujourd'hui comme un fétiche. Peut-être est-elle encore le premier besoin de son cœur : mais elle est aussi une divinité protectrice sans qui rien ne saurait être tenté, qu'on ne saurait oublier sans devoir craindre une sorte de vengeance mystérieuse... Sa grandeur a vieilli avec lui, et l'on n'en voit plus que le corps exsangue. Possédé par un dieu déformé bien caché sous sa douceur, son sourire et ses grâces mandarinales, il vit, hors de ce monde révolutionnaire quotidien auquel nous sommes, dit Garine, si fortement attachés, dans un rêve de monomane où passent encore des épaves de sa noblesse ; et cette monomanie augmente son influence et son prestige. Le sentiment de la justice a toujours été très puissant en Chine, mais à la fois passionné et confus ; la vie de Tcheng-Daï, qui déjà prend tournure de légende, son âge, font de lui un symbole. Les Chinois tiennent à le voir respecter comme ils tiennent à voir reconnaître les qualités de leur race. Il est provisoirement intangible. Et l'enthousiasme, créé par la Propagande, dirigé contre l'Angleterre, ne peut changer sa direction sans perdre sa force. Il faut qu'il entraîne tout avec lui, mais il est trop tôt encore...
Pendant le repas, les rapports se sont succédé. Garine, de plus en plus inquiet, en prend connaissance dès qu'ils arrivent, et les pose au pied de sa chaise, les uns sur les autres.
Le monde de vieux mandarins, contrebandiers d'opium ou photographes, de lettrés devenus marchands de vélos, d'avocats de la Faculté de Paris, d'intellectuels de toutes sortes affamés de considération qui gravite autour de Tcheng-Daï sait que la Délégation de l'Internationale et la Propagande maintiennent seules l'état actuel, soutiennent seules cette immense attaque qui met en échec l'Angleterre, s'opposent seules avec force au retour de l'état de choses qu'ils n'ont pas su maintenir, de cette république de fonctionnaires dont les deux piliers étaient l'ancien mandarin et le nouveau : médecin, avocat, ingénieur. « Le squelette, c'est nous », disait Garine tout à l'heure. Et il semble, d'après les rapports, que tous, à l'insu peut-être de Tcheng-Daï qui réprouverait un coup d'État militaire, se soient groupés autour de ce général Tang dont on n'a pas parlé à Canton jusqu'ici, et qui a sur eux la supériorité du courage. Tang a reçu ces jours derniers des sommes considérables. Les agents anglais sont nombreux dans l'entourage de Tcheng-Daï... Comme je m'étonne qu'un tel mouvement puisse se préparer à l'insu du vieillard, Garine me répond, tapotant du doigt la table : « Il ne veut pas savoir. Il ne veut pas engager sa responsabilité morale. Mais je crois qu'il veut bien soupçonner... »
2 heures.
À la Propagande, avec Garine, dans le bureau qui m'est destiné. Au mur un portrait de Sun-Yat-Sen, un portrait de Lénine, et deux affiches coloriées : l'une figure un petit Chinois enfonçant une baïonnette dans le derrière rebondi de John Bull les quatre fers en l'air, tandis qu'un Russe en bonnet de fourrure dépasse l'horizon, entouré de rayons, comme un soleil ; l'autre représente un soldat européen, armé d'une mitrailleuse, tirant sur une foule de Chinoises et d'enfants qui lèvent les bras. Sur la première, en chiffres européens : 1925 et le caractère chinois : aujourd'hui ; sur la seconde, 1900 et le caractère : jadis. Une large fenêtre devant laquelle un store jaune saturé de soleil est baissé. À terre, une pile de journaux chinois qu'un planton vient chercher. Les secrétaires de ce service en tirent toutes les caricatures politiques et les classent avec des résumés des principaux articles. Sur le bureau Louis-XVI, réquisitionné, une caricature oubliée, un double sans doute ; c'est une main qui porte, imprimé sur chacun de ses doigts : Russes, Étudiants, Femmes, Soldats, Paysans ; et, dans la paume : Kuomintang. Garine (serait-il devenu soigneux, lui aussi ?) la froisse et la jette au panier. Au mur, un cartonnier, et une porte par laquelle cette pièce communique avec celle où se tient Garine, pleine, elle aussi, de cette lumière tamisée, jaune et dense, que laissent passer les stores. Mais il n'y a pas d'affiches au mur, et le cartonnier est remplacé par le coffre-fort. À la porte, un factionnaire.
Le Commissaire à la Police générale, Nicolaïeff, est assis dans un fauteuil, le ventre en avant, les jambes écartées. C'est un homme très gros, dont le visage a cette expression d'aménité que donne aux obèses blonds un nez légèrement retroussé. Il écoute Garine, les yeux fermés, les mains croisées sur le ventre.
- Enfin, dit Garine, tu as lu tous les rapports qui t'ont été envoyés ?