- Vous connaissez bien Garine ?
- Mon Dieu, nous avons travaillé ensemble... Que voulez-vous que je vous dise ?.. Vous connaissez son action comme directeur de la Propagande ?
- À peine.
- Oh ! c'est... Non : il est difficile d'expliquer cela. Vous savez que la Chine ne connaissait pas les idées qui tendent à l'action ; et elles la saisissent comme l'idée d'égalité saisissait en France les hommes de 89 : comme une proie. Peut-être en est-il ainsi dans toute l'Asie jaune ; au Japon, quand les conférenciers allemands ont commencé la prédication de Nietzsche, les étudiants fanatisés se sont jetés du haut des rochers. À Canton, c'est plus obscur, et peut-être même plus terrible. L'individualisme le plus simple était insoupçonné. Les coolies sont en train de découvrir qu'ils existent, simplement qu'ils existent... Il y a une idéologie populaire, comme il y a un art populaire, qui n'est pas une vulgarisation, mais autre chose... La propagande de Borodine a dit aux ouvriers et aux paysans : « Vous êtes des types épatants parce que vous êtes ouvriers, parce que vous êtes paysans et que vous appartenez aux deux plus grandes forces de l'État. » Cela n'a pas pris du tout. Ils ont jugé qu'on ne reconnaît pas les grandes forces de l'État à ce qu'elles reçoivent des coups et meurent de faim. Ils avaient trop l'habitude d'être méprisés en tant qu'ouvriers, en tant que paysans. Ils craignaient de voir la Révolution finir, et de rentrer dans ce mépris dont ils espèrent se délivrer. La propagande nationaliste, celle de Garine, ne leur a rien dit de ce genre ; mais elle a agi sur eux d'une façon trouble, profonde, - et imprévue - avec une extraordinaire violence, en leur donnant la possibilité de croire à leur propre dignité, à leur importance si vous préférez. Il faut voir une dizaine de tireurs de pousses, avec leurs binettes de chats narquois, leurs loques et leurs chapeaux en paille de chaise, faire le maniement d'armes comme volontaires, entourés d'une foule respectueuse, pour soupçonner ce que nous avons obtenu. La révolution française, la révolution russe ont été fortes parce qu'elles ont donné à chacun sa terre ; cette révolution-ci est en train de donner à chacun sa vie. Contre cela, aucune puissance occidentale ne peut agir... La haine, on veut tout expliquer par la haine ! Comme c'est simple ! Nos volontaires sont fanatiques pour bien des raisons, mais d'abord parce qu'ils ont maintenant le désir d'une vie telle qu'ils... qu'ils ne peuvent plus que cracher sur celle qu'ils avaient, quoi ! Borodine n'a peut-être pas encore bien compris cela...
- Ils s'entendent bien, les deux grands manitous ?
- Borodine et Garine ?
J'ai d'abord l'impression qu'il ne veut pas me répondre ; mais non : il réfléchit. Son visage, ainsi, est très fin. Le soir s'étend. Au-dessus du bruit du moteur de l'auto, on n'entend plus que le sifflement rythmé des cigales. Les rizières filent toujours des deux côtés de la route ; sur l'horizon, un aréquier se déplace lentement.
- Je ne crois pas, reprend-il, qu'ils s'entendent bien. Ils s'entendent, voilà tout. Ils se complètent. Borodine est un homme d'action, Garine...
- Garine ?
- C'est un homme capable d'action. À l'occasion. Écoutez : vous trouverez à Canton deux sortes de gens. Ceux qui sont venus au temps de Sun, en 1921, en 1922, pour courir leur chance ou jouer leur vie, et qu'il faut bien appeler des aventuriers ; pour eux, la Chine est un spectacle auquel ils sont plus ou moins liés. Ce sont des gens en qui les sentiments révolutionnaires tiennent la place que le goût de l'armée tient chez les légionnaires, des gens qui n'ont jamais pu accepter la vie sociale, qui ont beaucoup demandé à l'existence, qui auraient voulu donner un sens à leur vie, et qui maintenant, revenus de tout cela, servent. Et ceux qui sont venus avec Borodine, révolutionnaires professionnels, pour qui la Chine est une matière première. Vous trouverez presque tous les premiers à la Propagande, presque tous les seconds à l'action ouvrière et à l'armée. Garine représente - et dirige - les premiers, qui sont moins forts mais beaucoup plus intelligents...