9 heures.

Sans doute les paroles de Myroff ont-elles laissé Garine inquiet, car, pour la première fois, il fait allusion à sa maladie, sans que je l'interroge.

« La maladie, mon vieux, la maladie, on ne peut pas savoir ce que c'est quand on n'est pas malade. On croit que c'est une chose contre laquelle on lutte, une chose étrangère. Mais non : la maladie, c'est soi, soi-même... Enfin, dès que la question de Hongkong sera résolue... »

Après le dîner, un télégramme est arrivé : l'armée de Tcheng-Tioung-Ming a quitté Waïtchéou et marche sur Canton.

J'apprends en me réveillant que Garine, après une crise, a été emmené à l'hôpital cette nuit. Je pourrai aller le voir à partir de six heures.

Hong et les anarchistes annoncent que des réunions auront lieu cet après-midi, dans les salles dont disposent les principaux syndicats. Hong lui-même prononcera un discours à la réunion de « La Jonque », la plus puissante société de coolies du port de Canton, et à celles de quelques sociétés secondaires. Borodine a désigné pour lui répondre Mao-Ling-Wou, un des meilleurs orateurs du Kuomintang.

Demain, nos agents annonceront l'abandon de la grève générale, à Hongkong ; en même temps, afin que l'inquiétude qui pèse sur la ville ne se dissipe pas, la Sûreté anglaise sera informée par les agents doubles que les Chinois, furieux de ne pouvoir maintenir la grève générale, se préparent à l'insurrection. Les maisons de commerce anglaises, ces derniers jours, ont tenté de créer à Souatéou un service de messageries grâce auquel les objets débarqués dans ce port seraient expédiés dans l'intérieur de la Chine. La grève des coolies a été décrétée hier, sur notre ordre, par les syndicats de Souatéou, la saisie des marchandises d'origine anglaise a été ordonnée ce matin. Enfin, un tribunal extraordinaire vient de partir : tous les commerçants qui ont accepté la livraison de marchandises anglaises seront arrêtés et punis d'une amende des deux tiers de leur fortune. Ceux dont les amendes n'auront pas été acquittées avant dix jours seront exécutés.

5 heures.

J'ai été retenu très tard, et la réunion de « La Jonque » est certainement commencée.

Nous nous arrêtons, le secrétaire yunnanais de Nicolaïeff et moi, devant une sorte d'usine, entrons dans un garage que nous traversons, suivant le chemin libre au milieu des Ford, traversons encore une cour. De nouveau, un toit sans cornes, un grand mur blanc sur lequel les pluies ont fait de larges traînées vertes, comme des seaux d'acide jetés à la volée ; une porte. Devant cette porte, assis sur une caisse, un factionnaire chaussé d'espadrilles montre son pistolet automatique à des enfants dont les plus petits sont nus. Mon compagnon lui présente une carte ; pour la regarder il se lève et repousse mollement la grappe d'enfants à mèche unique. Nous entrons. Une rumeur basse, dans laquelle des phrases, çà et là, s'émiettent, monte avec un brouillard épais et bleuâtre. Je ne distingue que les deux grands prismes du soleil criblés d'atomes, que projettent les fenêtres et qui plongent comme des barres obliques dans l'ombre de la salle. Lumière, poussière, fumée, matière fluide et dense où le tabac dessine des ramages. De l'assemblée, nous ne percevons encore que cette rumeur dispersée comme la poussière ; mais voici qu'elle s'ordonne sous la voix haletante de l'orateur, qui est dans l'ombre, et se transforme en un cri scandé : « Oui, oui. - Non, non », arraché à la foule par chaque phrase, et rythmant les discours de coups de gong étouffés, comme des répons de litanies.