Mes yeux peu à peu s'accoutument à l'ombre. Aucune décoration dans la salle. Trois estrades : une pour le bureau où siègent le président et deux assesseurs, devant un grand tableau couvert de caractères (le testament de Sun-Yat-Sen peut-être ? je ne peux le lire, il est trop loin) ; une autre, sur laquelle est monté l'orateur que nous entendons et voyons également mal. Sur la troisième estrade, se tient, assez visible, dans une sorte de petite chaire, un Chinois âgé au nez courbe et fin, aux cheveux gris en brosse. Il est appuyé sur ses deux coudes, le buste en avant, et attend.

Dans la foule que je commence à voir plus nettement, pas un geste. Il y a, dans cette petite salle, quatre ou cinq cents hommes ; près du bureau, quelques étudiantes aux cheveux coupés ; les grands ventilateurs de plafond battent lourdement l'air épaissi. Serrés les uns contre les autres ou presque libres, les auditeurs : soldats, étudiants, petits marchands, coolies, approuvent de la voix, avec un mouvement du cou en avant semblable à celui des chiens qui aboient, sans que leur corps bouge. Pas de bras croisés, pas de coudes sur les genoux, pas de mentons dans les mains ; des corps rigides, verticaux, morts, des visages passionnés dont les mâchoires avancent et, par saccades toujours, ces approbations, aboiements.

Maintenant je commence à entendre assez nettement pour comprendre : la voix est celle de Hong, non pas hésitante comme lorsqu'il parle français, mais pleine et précipitée. C'est la fin du discours :

« Ils disent qu'ils nous ont apporté la liberté ! Nous avions brisé l'Empire comme un œuf depuis cinq ans, qu'ils allaient encore à plat ventre sous le fouet de leurs mandarins militaires !

« Ils font dire par les agents qu'ils payent, par leurs boys, qu'ils nous ont enseigné la Révolution !

« Avions-nous besoin d'eux ?

« Est-ce que les chefs des Taï Ping avaient des conseillers russes ?

« Et ceux des Boxers ! »

Tout cela, dit dans un vocabulaire chinois vulgaire, mais avec fureur, est haché de « Oui, oui ! » gutturaux de plus en plus nombreux. Hong, à chaque phrase, a haussé le ton. Maintenant il crie :

« Lorsque nos oppresseurs se préparaient à égorger des prolétaires cantonais, est-ce que ce sont les Russes qui ont secoué les bidons d'essence ? Qui donc a jeté dans le fleuve ces cochons ouverts, les volontaires marchands ?..