Enfin, il n’y a jamais d’honnêtes gens, mais des crapules sous le masque, enrichis par le commerce, l’industrie ou la banque qui ne sont que des adaptations sociales du vol. «La haute société est sale et pourrie... et si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens.» Courtin qui est baron, sénateur, académicien, fondateur d’une œuvre de charité, est aussi concussionnaire, escroc et pis encore puisqu’il va jusqu’à troquer sa femme pour une situation. Eugène Mortain est ministre, mais il mérite le bagne. Parsifal, le politicien, a échappé dix fois aux travaux forcés et à la réclusion. L’explorateur est un bandit, le militaire une brute, le prêtre un scélérat, la femme une goule; et il n’y a pas dans toute la galerie des personnages d’Octave Mirbeau, à l’exception de Germaine Lechat et de Madeleine Thieux peut-être, une seule figure blanche; mais partout, sous l’habit décoratif, c’est «le bruit des passions, des manies, des habitudes secrètes, des tares, des vices, des misères cachées, toutes choses par où je reconnais, dit-il, et par où j’entends vivre l'âme de l’homme».

Et M. Octave Mirbeau s’exalte, avec son esprit excessif, et généralise fougueusement à mesure qu’il avance. «Plus je vais dans la vie et plus je vois clairement que chacun est l’ennemi de chacun. Un même farouche désir luit dans les yeux de deux êtres qui se rencontrent: le désir de se supprimer... Personne n’aime personne, personne ne secourt personne, personne ne comprend personne.»

Et dans Les vingt et un jours d’un neurasthénique, Le journal d’une femme de chambre, Le jardin des supplices, les Farces et Moralités, ici en paradoxes bouffons, en grosses farces de fabliaux, là en drames poignants, s’agite une humanité malsaine de maniaques, de détraqués, de névropathes; demi-fous qui sont la proie des hantises; aveulis menés par leurs vices; gens qui tuent un homme pour rien, parce qu’il leur porte sur les nerfs, parce qu’il occupe leur place au tube d’eau sulfureuse, parce qu’ils ont une crise quelconque et qu’ils voient rouge; êtres déments jusqu’au crime, inconscients jusqu’à s’en vanter! Puis c’est l’infamie des riches qui interdisent des enfants à leurs domestiques, les condamnent aux fausses couches, aux meurtres; la navrance des cabinets de toilette où les vieilles amoureuses se retapent pour une illusion dernière, où les belles délaissées se dessèchent et pleurent, la chair nue devant leur glace; et la laideur des antres où, à bout de misère, des mères livrent leurs fillettes. Et encore les passions dévorantes des possédés de la femme, possédés par l’esprit d’abord, puis par les moelles, enchaînés par leur désir acide et toujours inassouvi à la femelle vicieuse, ordurière, d’autant plus fortement qu’elle les tue; et les imaginations tourmentées d’un livre de luxure furieuse et d’épouvantement où l’obscénité de spasmes monstrueux se mêle au giclement du sang, aux râles des condamnés qui agonisent.

Exagération sans doute, mais, tout de même, ce n’est là qu’un grossissement lyrique des inflexibles vérités de la vie. Si optimiste qu’on soit, on doit reconnaître l’unanimité de la canaillerie humaine, même parmi ces hommes sains et vigoureux que leur force incite à la suprématie, à l’expansion au détriment des autres. Le méchant, disait Hobbes, est un enfant robuste. On doit reconnaître encore la malfaisance de la richesse qui permet le désœuvrement, provoque toutes les fantaisies, incline au vice, aux déliquescences morales, aux pourritures physiques, et c’est vraiment pitié de voir la société dorée faire joujou avec la misère dans les bals de charité, les fêtes de bienfaisance.

Certes, au cours d’une existence on rencontre un ami, deux peut-être, qui ont le cœur noble, l’affection vivace; et il y a toute une bourgeoisie moyenne qui s’entretient par de maigres calculs, à la vérité assez bas, mais qui n’est pas mauvaise au fond, seulement ridicule, et fournit ce que l’on appelle les bons garçons et les braves gens. Et il y a encore ceux que l’amour surélève très au-dessus des réalités boueuses et qui sont très beaux dans leur inconscience, très purs dans leur désintéressement. M. Octave Mirbeau s’est du moins souvenu de ces derniers dans la mort de Jean Roule et Madeleine Thieux, dans la fuite de Germaine Lechat et de Garraud, si, d’autre part, son œuvre, surtout vers la fin, est pessimiste avec emportement.

M. Octave Mirbeau est une nature outrancière, vraiment à son aise dans les excès, et ceux qui le connaissent bien savent qu’il est un causeur paradoxal et exalté. Les moindres événements se gonflent au souffle de son imagination et rien qu’en y touchant il pousse une idée à la limite du vraisemblable.

Pendant la guerre russo-japonaise, un petit fait recueilli, une confidence l’échauffaient et il courait conter des choses effroyables, que les Russes n’avaient plus de vivres, mangeaient leurs capotes, jetaient leur poudre à la mer, et il inventait des batailles fracassantes, des retraites de grande armée, et la lourde chute de l’empire sous le canon des révolutionnaires. Et tout ainsi. M. Octave Mirbeau ne garde jamais la mesure, il s’enflamme, s’emballe, se passionne et amplifie magnifiquement, le plus souvent d’ailleurs dans le but de dégager la hideur de l’homme et de ses créations.

Un mot de Rodenbach explique parfaitement cet esprit négateur: «On pourrait dire de M. Octave Mirbeau qu’il est le don Juan de l’Idéal», de tout l’Idéal, car don Juan, qui est le grand incontenté et appartient à cette famille des Lunatiques dont il est parlé dans Baudelaire: «Tu aimeras le lieu où tu ne seras pas, l’amant que tu ne connaîtras pas...», cherche l’absolu, mais sous la seule forme de l’Amour. M. Octave Mirbeau, lui, l’a cherché dans l’art aussi, dans la justice, le bonheur, la bonté, dans tout ce pourquoi son cœur a battu violemment; et, toujours déçu, il s’inclinait vers un autre amour. «C’est la nature de don Juan... Or, M. Octave Mirbeau lui ressemble comme un frère plus souffrant, plus inassouvi, puisqu’il aime davantage et que son idéal est sans limite.»

D’avoir cru, de croire encore à la beauté dans les formes, les couleurs, les sentiments, les actes, d’avoir poursuivi avidement, de poursuivre encore la perfection dans l’art et la vie, et de s'être toujours heurté à la médiocrité, à la laideur, d’avoir brisé régulièrement son rêve, jamais comblé largement son désir, M. Octave Mirbeau est arrivé, à force de désenchantements qui ne le pliaient pas pourtant, à la rancune, à la haine.

Vraiment, c’est parce que M. Mirbeau a aimé trop haut qu’il déteste si fort et cingle avec tant de violence tous ceux-là qui ont trompé ses aspirations. Sitôt sentie la piqûre de la déception, comme il est vigoureux et batailleur, il s’indigne jusqu’à la colère, jusqu’à cravacher. C’est la vengeance de ses déconvenues. Et s’il a fouaillé la société, le prêtre, le noble, le riche, c’est par compassion pour les misérables qu’ils écrasent; et s’il a éreinté les pseudo-artistes, littérateurs mondains, peintres officiels, esthètes évanescents, c’est qu’ils exaspéraient sa passion du beau; et s’il a buriné des portraits justiciers d’un Elphège Roch, le boutiquier enrichi, d’un marquis de Portpierre, maquignon, des politiques, des coloniaux, des commerçants qui ne songent «qu’à mettre les gens dedans», c’est navré par la bêtise et la sauvagerie des hommes.