Il a une systématisation facile, c’est vrai. Plus un personnage est grand, plus il doit être canaille, et ceux-là seuls qui ont des vertus, dans ses livres, sont les très humbles et les tout petits. Et toujours, et régulièrement c’est ainsi; et cela pourrait être puéril si ce n’était pas très loin d'être la vérité, et si dans La 628 E-8 M. Mirbeau n’avait expliqué son parti pris: «Sans pose, sans littérature, sans arrière-pensée d’ambition, dit-il, je m’indigne que—quelle que soit l’étiquette—les hommes de pouvoir fassent de l’inégalité sociale, soigneusement cultivée, une méthode. Et puisque le riche est toujours aveuglément contre le pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours avec le pauvre contre le riche, avec l’assommé contre l’assommeur.»
C’est cette tendance nette, accentuée à mesure des étapes, qui donne à son œuvre une unité d’ensemble, quoique on ait surtout reproché à M. Mirbeau de changer, voire de se contredire. Oui, dans le détail, et qu’importe! c’est le fait d’un impulsif, trop fortement ébranlé par ses impressions pour pouvoir les maîtriser, les modifier, les plier aux besoins d’une thèse, et il faut être un froid méthodiste de collège pour lui en garder rigueur. Dans la tenue générale de son œuvre, il apparaît toujours comme une âme large ouverte à la pitié, à la beauté; et les mécomptes seuls l’ont rendu parfois hargneux comme un dogue.
D’ailleurs invariable dans ses admirations et ses amitiés, M. Octave Mirbeau conserve la meilleure place dans ses souvenirs et son cœur à Maeterlinck, Verhaeren, Franz Servais, Rodenbach, Van Gogh, Monet, Cézanne, Manet, Rodin, de Goncourt, Constantin Meunier, et tant d’autres qui furent, qui sont encore de vrais, de purs artistes; car, de même que ses coups s’abattent sur des échines méprisables, ses enthousiasmes sont à bon escient et montent vraiment vers ceux qui le méritent. N’a-t-il pas écrit, dans une phrase qui est tout une confession: «Rembrandt et Beethoven, les deux ferveurs de ma vie!»
III
Un homme que remuent jusqu’à ce cri Beethoven et Rembrandt, un homme qui aime les fleurs et toute la nature, qui aime les œuvres d’art, qui aime les humbles, ne peut pas être qu’un acharné militant, pamphlétaire et satirique. Ses livres tumultueux, grouillants, exagérés, toujours intenses et outranciers comme la vie, la vie féconde, exubérante, sont tout imprégnés d’attendrissement aussi, tout éclaircis de paysages, tout frémissants d’un grand souffle humain.
«Chaque fois que je m’arrête quelque part, écrit M. Octave Mirbeau, n’importe où, et qu’il y a un peu d’eau, des arbres, et entre les arbres des toits rouges, un grand ciel sur tout cela et pas de souvenirs, j’ai peine à m’en arracher.» Son plus beau livre, L’abbé Jules, est une large baie ouverte sur les campagnes qui sentent la glèbe fouillée, le foin ou le vert des trèfles. Ici les avoines ondulent, là des blés froissent leur chaume; le soleil tombe en nappes, colore les brumes de l’aube ou s’éteint dans des nuages de pourpre; et c’est vraiment du plein air, vaste, odorant, qui fait frémir nos sens. Dans cette Hollande, qu’il a si merveilleusement décrite dans ses paysages d’eau, il s’émeut auprès «du palais de la Petite Reine douloureuse où aucun soldat ne veille», et de voir passer des fantassins qui vont chantant, des tulipes au goulot des fusils. Dans une pièce âpre et meurtrière, il laisse échapper soudain toute sa délicatesse dans ce geste de Germaine Lechat qui ramasse la serviette du vicomte de la Fontenelle, l’intendant noble, vieux et ruiné, insulté par son père le roturier millionnaire. La mort d’un petit chat frappé d’une balle, tandis qu’il se léchait joyeusement au bord d’un étang, le bouleverse; et il atteint au plus haut des sentiments d’humanité, lorsque, dans Le Calvaire, il précipite Jean Mintié sur le corps du ulhan abattu à l’embuscade, et lui fait baiser ardemment ce front ensanglanté d’un homme qui avait, comme lui, un cœur plein d’affection pour les êtres et les choses.
M. Octave Mirbeau est un grand artiste, non seulement parce qu’il est sensible et sait voir, mais surtout parce qu’il est créateur. Il ne s’est pas contenté de peindre, de noter ses impressions, de dérouler ses tendresses ou de clamer ses fureurs; il a modelé des types à larges coups de pouce et d’ébauchoir et leur a insufflé par la toute-puissance de son verbe une vie prodigieuse. Aucun romancier, aucun dramaturge autour de nous n’a dépassé la maîtrise avec laquelle il a su dresser de formidables personnages comme un abbé Jules, un Isidore Lechat, un père Pamphile, un Biron, un marquis de Portpierre.
Ses livres ne sont pas composés, certes. Le Jardin des supplices est en deux parties qui ne s’imposent pas nécessairement l’une à l’autre; de même Le Calvaire et Sébastien Roch. De L’abbé Jules se détache l’épisode, admirable d’ailleurs, de ce vieux moine possédé par l’idée fixe et qui, mendiant, aventurier, faisant le pitre, l’espion, l’esclave, le missionnaire, donnant la comédie ou le sermon, cueillant avec les dents des louis, Dieu sait où! amasse sous à sous l’argent de cette chapelle qui finit par l’écraser en effondrant sur lui ses échafaudages. Des volumes entiers ne sont guère que des carnets de notes, des suites d’anecdotes liées par le prétexte d’un journal, d’une cure, d’un voyage; mais ceux-là, s’ils sont moins composés encore que les premiers, abondent davantage en scènes truculentes où s’agitent des êtres d’envergure et puissants d’attitude.
D’ailleurs, il semble que nous ayons perdu le souci de la forte composition depuis Flaubert et Maupassant; et les frères de Goncourt, avec leurs romans de collectionneur, tout en tableaux juxtaposés, sautillant par petits bonds, qui sont autant de chapitres, de détails en détails, de faits en faits, n’ont pas peu contribué à en éteindre le goût.
M. Octave Mirbeau a écrit en tête de Sébastien Roch: «Au maître vénérable et fastueux du livre moderne, à Edmond de Goncourt, ces pages sont respectueusement dédiées.» Il n’y a donc pas à s’étonner qu’il ait parfois préféré le pittoresque des peintures, l’étrangeté d’une scène, un conte savoureux, un personnage typique en hors-d'œuvre, à l’inflexibilité de la composition.