Point suffisamment maître de lui, à vrai dire, pour se tenir à l’écart de son œuvre, la faire impersonnelle et la bâtir avec mesure, comme est bâti cet admirable Pierre et Jean, M. Octave Mirbeau est partout dans son récit, combattant avec son héros ou contre lui, souffrant avec les misérables, haïssant ses ennemis, empoigné par les circonstances qu’il crée, les discutant, se rebellant sous leurs conséquences parce qu’il en porte vraiment tout le poids sur sa poitrine, ému par la seule page qu’il vient d’écrire. La plupart de ses grands personnages aussi, ceux-là qui ont le plus de relief et le plus d’humanité, sont des douloureux et des révoltés, parce que Mirbeau est tout entier dans eux, palpitant et froissé. Et l’impulsion donnée le pousse loin, jusqu’à l’égarer un peu, jusqu’à faire discuter par Sébastien Roch, enfant de dix ans, Dieu, la noblesse et l’instruction.
Où qu’il aille cependant, où qu’il soit entraîné par sa passion du moment, jamais son style ne faiblit. A mesure de son exaltation au contraire, il s’élève à des mouvements plus larges, des sonorités plus retentissantes. M. Octave Mirbeau est un grand écrivain parce qu’il a toujours la phrase grammaticale et sûre, riche d’expression, haute en couleur, qui dit fortement ce qu’elle doit dire, par le sens de ses mots corsé d’un rythme adéquat à la pensée. En fait de langue et d’écriture d’ailleurs, M. Octave Mirbeau ne révolutionne pas. Il se sert tout simplement et vaillamment du solide français de bonne race qui n’est pas si exténué que des barbares voudraient le faire croire, puisqu’il a su en composer des livres forts et de belles pages.
Avec cela, M. Octave Mirbeau est un écrivain habile, non pas à la manière de ces mercantis littéraires, démarqueurs des maîtres et qui, sans avoir rien à dire, avec une intrigue font un roman comme on fait des équilibres ou un tour de passe-passe, mais habile parce qu’il sait utiliser les dons de son beau tempérament, dramatiser ses récits et rendre avec un maximum d’intensité ses imaginations.
Au Jardin des supplices, c’est d’abord l’obscurité puante, infernale du bagne où les forçats agonisent dans des cages, la tête roulant sur des cangues; ce sont les ténèbres effarantes, hantées par les plaintes, les jappements, les lueurs des yeux, infectées par les pourritures;—et déjà un son de cloche qui arrive de là-bas, par volée. Puis brusquement du soleil, de la lumière, des fleurs par nappes, des pivoines, des roses par champs, des allées poudrées de brique pulvérisée où traîne la robe chatoyante des paons, des arceaux fleuris où posent les riches faisans, le ciel calme, le raffinement de la culture, les plantes rares, étranges, bizarres...—et la cloche plus distincte qui sonne là-bas, sans répit. Les supplices se déroulent alors, gradués dans l’horreur, parmi la féerie de ce jardin où l’on tue avec patience. Partout la terre trempée de sang, engraissée de viande humaine, de charognes, produit des fleurs uniques, belles, luxuriantes, les pieds dans un fumier de chair, la tête dans le soleil;—et l’on entend la cloche qui se ralentit au loin. Des corbeaux, des vautours planent très haut dans l’air; des plaintes s’exhalent des massifs comme si les fleurs criaient; les supplices se succèdent; et parmi tout cela Clara, la chair plus froide, à mesure que croît la torture, Clara parfois défaillante mais sitôt raidie et s’enfonçant davantage dans la décomposition et le meurtre, énonçant que «l’amour et la mort c’est la même chose». Enfin la cloche; la cloche qui s’arrête avec de longs soupirs au-dessus du condamné le plus effroyablement tué, tordu par la folie qu’a provoquée le son. Et après un dernier passage au travers des gibets, des fers, des herses, des pinces, des scies, au travers du sang, des entrailles et des fleurs, le livre s’achève par la fuite de Clara dans un éclatement de nerfs trop tendus, vers un bateau de fleurs, bateau de luxure, où l’amant, affolé par la saturnale, jette sans discontinuer, en appel de détresse, ces deux syllabes qui cinglent comme les coups d’une flagellation: Clara! Clara! Clara!
Voilà comment M. Octave Mirbeau sait être habile.
Ailleurs, dans La 628 E-8, par un mouvement étourdissant, une trépidation continue, par le rythme, la hâte dans la succession des paysages, des idées, au hasard, il arrive à donner l’impression de la vitesse, de la course, pendant trois cents pages, à travers villes et campagnes, les regards ricochant à fleur de pays, l’esprit battant comme le moteur, toujours en éveil, toujours émoustillé par les visions qui détalent aux deux côtés de la route. Il a le temps de conter une histoire à l’étape, de camper un type comme Weil-Sée, de rêver à un souvenir, de juger, discuter et larder au vol les grotesques de son ironie pointue.
Jamais, chez lui, l’artiste n’est en défaut. La moindre chose le touche ou l’indigne, et il sait, en un tour de main, donner une forme à son impression, concrétiser sa pensée avec art, même dans le sarcasme. Et quand le sujet le prend tout entier, quand ses colères sont profondément soulevées,—n’a-t-il pas écrit: «Si je pouvais avoir de la haine, vraiment de la haine, je crois que j’aurais du génie...»—alors, par l’ampleur de sa création dans les personnages et le récit, il monte parfois à la note épique, au poème, de même que par la noble violence de ses diatribes, la brutalité des peintures, il se dégage du particulier et domine de haut les petites actions des hommes révoltantes ou obscènes. Rien de plus chaste que ce sermon où l’abbé Jules confesse en public l’ordure de son âme, ses fornications immondes, et anathématise la femme pétrie de péchés, dont les flancs recèlent tous les mauvais désirs, répandent tous les vices; et les bedeaux, saisis eux-mêmes par l’ardente sincérité de l’abbé, font circuler «ces sacrées femelles» à coups de latte.
En vérité, c’est bien là le Mirbeau qui est toujours au fond de ses livres; et c’est au fond qu’il faut regarder. Il chasse furieusement les vendeurs du temple de cette Beauté qu’il a tant adorée et servie par son verbe, mais c’est pour y installer des artistes plus dignes.
M. Octave Mirbeau fut le premier à comprendre Maurice Maeterlinck, à le défendre, à l’imposer en France. Il se fit également le champion de Charles-Louis Philippe qui n’obtint jamais la place qu’il méritait parce qu’il était humble, modeste et sans intrigue. Il appuya de tout son effort les débuts de Rodin, et chargea un universitaire que ses méditations de cuistre, son incompréhension d’enseigneur stipendié avaient conduit au projet d’expurger Balzac!
Chevalier du Beau toujours, on l’a vu lire un soir le manuscrit d’une inconnue et chaud d’enthousiasme, sans calcul, le placer lui-même le lendemain dans une revue et chez un éditeur. Ah! oui, M. Mirbeau est un don Quichotte, désintéressé, tout débordant de bonté, de justice, et toujours prêt à sauter en selle, la lance au poing, pour châtier quelque gredin. Et il faut bien le dire, ces belles mœurs de la grande époque des Flaubert, des Maupassant, des Zola, auraient passé, si M. Octave Mirbeau ne les prolongeait aujourd’hui parmi l'âpre et avide troupeau des gens de lettres qui s’entre-dévorent pour un peu de renom, pas même de gloire, et une poignée de gros sous!