Edmond de Goncourt avait désigné M. Octave Mirbeau pour faire partie de son Académie. Il en est donc membre depuis la fondation et a porté parmi les Dix son esprit généreux, paradoxal et combatif. Avec Lucien Descaves, il a provoqué l’élection de ce pauvre Jules Renard qui misérait malgré toute sa gloire littéraire et dont cinq amis, cinq seulement! accompagnèrent le corps au triste wagon qui devait l’emmener dans sa Nièvre. Le Tout-Paris ne perd pas de temps en reconnaissance, pressé qu’il est de s’amuser, de se montrer surtout aux pantalonnades des célèbres Jocrisses.
Aussi M. Octave Mirbeau s’en est retiré, vraiment en misanthrope, dans cette maison ensoleillée de Triel, parmi les fleurs, parmi la franche nature. Il cultive, il regarde, il voisine avec un vieux jardinier qui ne parle point, ramassé sur lui-même et observant. Côte à côte, ils restent parfois fort longtemps, les yeux perdus dans les houles lointaines des collines aux flancs desquelles passe, par intervalle, un joujou de petit train qui se dépêche. Le chien sommeille, le museau sur les pattes. A genoux, le vieux jardinier masse méthodiquement la terre avec le pouce, autour d’un œillet frais planté; il s’interrompt, laisse tomber une phrase, peut-être la seule de la journée. M. Octave Mirbeau la recueille et ne répond point. Il vous dira que chaque mot de cet homme est lourd de l’expérience d’une vie entière, que «quand il parle, c’est comme du Tolstoï», et qu’il se tait, lui, parce qu’il est impressionné, et que devant ce simple faiseur de boutures, «il a peur de dire des bêtises!»
ROMAIN ROLLAND
I
Les vieilles gens d’autrefois aussi bien que les jeunes aimaient à proclamer la décadence de leur temps: ceux-là étaient immobiles dans le souvenir transfiguré d’un passé de vie plus large, de mœurs plus saines; ceux-ci n’avaient d’yeux que pour l’avenir où leur force allait repétrir le monde. Ni les uns, ni les autres n’étaient contents du présent qui est toujours en deçà du désir, et ils mettaient à le critiquer un point de vanité, car l’on paraît d’autant plus pur que l’on dénonce mieux la corruption.
Maintenant l’on sourit et le sourire est une acceptation. Notre sang n’est plus assez chaud pour bouillonner à des révoltes, et notre égoïsme est trop vivace pour se plier aux disciplines. Nos moelles ne sont plus roides, parce que nous sommes des fils de vaincus, que la défaite courbe les échines et fend, sans qu’on y prenne garde, le cristal des cœurs énergiques. Nous n’avons plus de mépris, sauf celui de l’effort, plus de passion, excepté celle de jouir, et après quelques vains soubresauts en faveur du progrès social, nous demeurons étendus, face à l’or.
Il est devenu le grand soleil qui fait chavirer les prunelles et rend fou. On le prie, on l’adore, on le gagne, on le vole. Lui seul soulève encore des batailles, mais à la ruse, car notre chair a peur des coups. Il n’y a plus que les escarpes pour avoir du courage devant les balles, et ce sont des malades, dit-on!
Alors les mœurs ont baissé de niveau comme une écluse qui fuit et montre la vase. L’exemple venait de haut, de ces hommes que l’on nommait politiques parce qu’ils se targuaient de conduire les autres. A l’ordinaire, leur gouvernement se réduisait au pillage du bien public, ce qui valait mieux, sans doute, que son administration, puisque chacune de leurs lois était à refaire. Leur incompétence égalait leur vénalité. Ils vendaient leur nom, leur influence, leur femme, leur patrie. On les jouait à nu sur la scène; mais ils allaient s’applaudir, cyniques et tranquilles, car l’auteur mangeait à leur table et ils couchaient avec l’actrice.