La littérature s’empoisonnait à son tour. A la jalousie de la confraternité s’ajoutait la puissance de l’argent. Le théâtre, où il y a la femme, donna le branle. Il devint un commerce usuraire de la scène, du rôle, de la mode. Il fallait une fortune à l’auteur, et des syndicats d’amants pour entretenir de robes et de publicité les premiers noms des affiches.

A la face de la nation, l’Académie perpétuait le mensonge de la gloire et vendait ses fauteuils. Le salon de bonne tenue tombait à la brocante; et la civilité séculaire qui excusait la présence des mitres et des panaches, aggravait l’inconvenance des Boucicauts qui y fréquentaient.

Le public avait ses fournisseurs. Au lieu de tâcher pour l’élever jusqu’à eux, des gens d’esprit s’abaissaient vers lui de tous leurs efforts. Le plus faible des lecteurs marquait le niveau d’un magazine. On faisait des affaires. Et malgré les belles tentatives de quelques-uns,—des coups d’épée dans l’eau,—la foule ne connaissait jamais que les grands hommes rabaissés à sa taille.

Plus bas il y avait des talents sans doute, captifs résignés de cercles étroits, mais surtout des arrivistes. Dans ce temps de mollesse pacifique et de culture générale, le crime et la production littéraire augmentaient. On ramassait des assassins de quinze ans, et des morveux sans poils s’appelaient «hommes de lettres». Ça les prenait à la mamelle, et dès qu’ils pouvaient marcher ils aboyaient aux trousses des géants pour que ceux-ci baissassent les yeux sur eux.

Chaque groupe était une chapelle qui avait son étendard. Les plus riches faisaient une réclame dont les autres crevaient de dépit: aux pauvres il restait la grimace. Et tous criaient à la fois qu’il fallait sauver les arts, comme les passagers d’entrepont qui prennent le roulis pour l’engloutissement et hurlent, tandis que le navire les emporte à pleines voiles.

Au fond, ils ne voulaient que des sinécures et du renom, braillaient mais ne cassaient rien, et pour avoir découvert Platon se proclamaient novateurs. La compétition, la flatterie des dispensateurs et l’attaque des adversaires les occupaient plus que les œuvres. Ils rompaient des plumes à critiquer des critiques, et leurs messies n’étaient pas nés.

C’est pourquoi quelques hommes qui respectaient le silence et la création s’étaient retirés de ce monde. Trop hauts et trop francs pour s’accommoder de compromis et de prostitution, ils méprisaient la fosse commune et le champ clos des envies. Ils ne désiraient point la gloire et aimaient le travail. Comme Elémir Bourges, ils bâtissaient au delà des frontières du peuple, ou, comme Romain Rolland, ils attendaient que la foule vînt d’elle-même saisir le voile et démasquer le monument.

Celui-ci gagna le public à la force de l'œuvre édifiée patiemment et avec enthousiasme comme une cathédrale. Il a toujours vécu dans la retraite et n’a point couru après la renommée qui l’a recherché ainsi qu’une fiancée. Son visage n’a traîné ni les illustrés, ni les salons; il n’a point créé d’école et on ne connaît pas sa personne: il travaille, il fait des livres.

M. Romain Rolland est venu à Paris vers 1880, pour entrer à l’Ecole Normale. Il quittait le Morvan où ses ancêtres, gens de robe du côté maternel, notaires du côté paternel, lui donnaient de profondes racines, jusqu’au cœur du Nivernais et de la Bourgogne.

Il est du centre de la France et du centre de la bourgeoisie, de ces vieilles races de magistrats qui vivaient dans l’attachement à la terre et le respect du devoir. Ils demeuraient dans leur pays de générations en générations, toujours plus liés au sol, où il y avait plus de leur poussière, conquérant sur le peuple la domination des justes dont ils étaient fiers, et plaçant l’honneur dans la droiture. Ils avaient la maison de famille, qu’ils vénéraient, où battait le cœur de la race dans le souvenir des hommes et des choses. Solidaires du passé, ils y puisaient la dignité et cette honnêteté un peu vaniteuse et guindée, mais ferme jusqu’au sacrifice.