Ainsi le père de M. Rolland abandonna son étude de Clamecy, sa vie paisible, l’amitié des campagnes et des braves gens, pour suivre à Paris le jeune Romain qui avait besoin de lui. C’était son devoir. Il n’hésita pas, rompit avec la liberté et s’enferma dans un bureau, pour ne point délaisser son fils.
Celui-ci est du même sang. Une sévère grandeur morale, faite de probité et de volonté dans le bien, est au fond de toutes ses œuvres, comme une assise de granit. Il soumet son existence aux contraintes de sa profession et poursuit sa voie avec méthode et ténacité. Elle est à la fois comme il faut, opiniâtre et pure.
Et pourtant, une sensibilité très aiguë, qui pouvait l’incliner à des folies passagères, vibre au centre de cette maîtrise. Sans doute vient-elle de la fatigue d’une lignée qui s’épuise à mesure qu’elle s’étend, et de sa mère aussi, qui la développa en élevant son enfant dans la musique.
Elle lui avait révélé tôt le monde des sons, la manière de les ordonner, de les asservir et de réveiller les âmes tumultueuses ou navrées qui sommeillaient au fond des vieilles œuvres. Elle renforça vraisemblablement ses émotions féminines aux reflets des impressions qu’elle provoquait. Il y eut entre la mère et l’enfant un échange de sentiments qui allaient s’affinant; et puis, cet art précis et vague, enveloppant et dominateur, souple comme notre pensée, était propre à surexciter une imagination enfantine.
M. Romain Rolland avait donc entraîné déjà sa faculté de sentir, qui fait les artistes, quand il arriva à l’École Normale. La méthode l’y attendait. Il se forma, dans la section d’histoire et de géographie qu’il choisit, une discipline de l’esprit. En même temps qu’il y prenait le goût des compositions ordonnées, son intelligence s’adaptait aux systèmes critiques, la recherche, la comparaison, le classement des textes, qui permettent de maçonner une œuvre comme une tour.
Cette formation se coula bien dans ce tempérament probe et volontaire, sans trop contraindre la sensibilité qu’il entretenait d’ailleurs par la musique, dont il disait «qu’elle lui semblait un aliment aussi indispensable à sa vie que le pain». D’autre part, en lisant Wagner, en se saturant de Tolstoï, qu’il aima toujours avec dévotion, il élargissait son cœur, pénétrait à la fois la force et la douleur humaines et se passionnait pour la vérité.
Dès cette époque—1887,—où il reçoit une lettre admirable de Tolstoï, touchant la dignité religieuse de l’art, et qui éclaire, en l’affermissant, sa foi dans cet art auquel il brûlait de se vouer, il arrive à des convictions qui, fortifiées encore, prendront par la suite une valeur dogmatique. Ce sont la haine du mensonge, le souci de la sincérité, le besoin d'être utile, la nécessité du sacrifice, l’universalité de l’art.
Des influences successives et très lourdes pèseront encore sur lui, mais elles ne feront qu’accentuer les plis. M. Romain Rolland, après une courte période où les aspirations violentes de son être aimant et sain se tendaient dans le vide, comme les bras d’un adolescent dans les nuits solitaires, trouva bien vite les formes de son idéal qu’il put embrasser. Les rails de sa vie étaient forgés. Il savait où il allait, ce qu’il voulait; et avec un peu plus de réflexion et de maturité, il saurait comment y atteindre.
Voici un homme. Il a une charpente morale et des idées. Le fait n’est pas commun aujourd’hui. Il n’aura peut-être point une rigidité d’acier de trempe dure qui éclate sous la pression, mais plus souple,—plus humain,—il ploiera quelquefois sans jamais cesser de revenir à sa forme d’une détente. Et dans toute son œuvre, derrière la diversité des apparences, on retrouve cet homme et sa parole.
Reçu en 1889 à l’agrégation d’histoire, M. Romain Rolland accepte une place à l’école française de Rome.