L’Italie lui fut une révélation, non seulement par sa lumière dans laquelle les choses ont plus de forme, par ses paysages où les arbres font des taches et les ruines des reflets de soleil, mais surtout par son passé. Cette terre qui garde les trophées des civilisations successives, du temple de Pæstum, immobile dans la plaine de l’humanité comme une borne, au Coleone féodal et au coteau d’Assise, où l’art couva sans cesse, parmi les décombres, ainsi qu’un foyer, attirant tous les grands hommes, de Montaigne à Ibsen, toucha peut-être davantage l’historien en lui.

On le sent très enthousiaste, particulièrement de la Renaissance, mais très curieux aussi d’apprendre, de fouiller les archives et les musées, de nourrir ces dossiers avec lesquels, romans ou biographies, il bâtira plus tard ses livres.

Déjà il écrit des drames historiques: Orsino, Les Baglioni, Le siège de Mantoue, Niobé, Caligula, Jeanne de Pienne, qui n’ont jamais paru, mais furent lus dans le petit appartement occupé, derrière le Colisée, par Malwida von Meysenbug.

Cette femme admirable avait alors 73 ans, et toute sa vie n’avait été qu’une lente purification de son âme mystique et idéaliste. Elle s’était séparée de son père, un Français germanisé, ministre du prince Guillaume Ier de Hesse-Cassel, parce qu’elle ne voulait pas compromettre ses croyances dans l’existence officielle; mais jamais elle ne relâcha les liens sentimentaux qui l’unissaient à sa famille. Réfugiée à Londres après 48, elle connut Kossuth, Mazzini, Herzen, Ogareff, Ledru-Rollin et Louis Blanc, tous ceux qui, comme elle, désiraient «pour l’humanité un progrès indéfini dans la liberté et la justice», et qui étaient proscrits, parce que l’amour des hommes épouvante les gouvernements.

Plus tard elle se retira en Italie, et, après le mariage d’une fille de Herzen qu’elle avait adoptée, écrivit ses mémoires. Wagner, Liszt, Lenbach, Nietzsche, Garibaldi, Ibsen furent de ses amis, et ces grandes pensées refoulaient de plus en plus les brumes de son cœur qui devenait comme une mer calme sous un soleil immobile.

M. Romain Rolland la gagna par la musique qu’elle aimait beaucoup et dont elle était privée. Il allait souvent jouer pour elle à son vieux piano, et remuer entre eux des souvenirs et les antiques émotions humaines. Il discutait aussi d’art et de sociologie, et elle apportait, dans ces causeries, les idées fécondes qu’avaient semées en elle les meilleurs et les plus grands des hommes.

Elle disait: «La liberté est la plus sévère des lois», et encore: «J’appartiens à la grande communauté de ceux qui aiment et cherchent à réaliser en eux et autour d’eux le bien, le noble et le beau». Elle estimait que «la littérature ne pouvait être un pur rêve d’art; elle devait être une action humanitaire et moralisatrice». Elle s’éteignit comme un astre qui se prolonge en doux reflets après sa chute. Ses derniers mots furent: amour et paix.

Son influence marqua chez M. Romain Rolland en donnant force de dogme aux tendances morales acquises près de Tolstoï, en l’inclinant davantage vers le peuple, la liberté, et en le poussant définitivement à la littérature d’action. Sans doute, par contraste, la sérénité spirituelle de l’appartement du Colisée lui fit-elle mieux pénétrer l’anarchie du temps et rêver une œuvre de critique et de réaction qui serait Jean-Christophe, en même temps qu’il se promettait de bousculer l’art hors des salons, de l’élargir à la mesure de la vie, de le hausser à la taille du peuple: il y avait trop longtemps que l’on disait la messe dans l’obscurité des chapelles; il fallait de nouveau le sacrifice, en plein jour, à la face du monde.

En 1895, il soutient en Sorbonne sa thèse de doctorat: Les Origines de l’opéra avant Lulli et Scarlatti. C’était, après celle de M. Jules Combarieu, la seconde thèse musicale.

M. Romain Rolland s’efforçait déjà de mettre à sa place, dans l’enseignement universitaire, un art que l’on ne prenait pas encore au sérieux. Avec cette patience et cette combativité qu’il apporte à défendre ses idées, il ne manqua jamais, avec raison, de glorifier la musique et d’en propager l’étude, jusqu’au jour où son effort fut récompensé par cette inauguration qu’il fit, à l’Ecole des Hautes Etudes Sociales, d’une section de musique.