Le voici professeur: deux ou trois ans de débuts pénibles; puis, en 1897, il est chargé d’un cours d’Histoire de l’Art à l’Ecole Normale Supérieure. Cependant il publie, pour la première fois, à la Revue de Paris, un poème dramatique, Saint Louis, «dans la façon de Shakespeare», celui de tous les artistes qu’il a «le plus constamment préféré depuis l’enfance». Un an et demi après, le Théâtre de l'Œuvre représente une pièce en trois actes, Aërt, puis, quinze jours plus tard, monte Les Loups, et l’année suivante, Le Triomphe de la raison.

La voie est ouverte. M. Romain Rolland y marchera d’un pas énergique, poussant devant lui ses idées, ainsi qu’un troupeau dont le piétinement et la masse éveillent au loin les attentions. Rien ne le détournera de la route, et son labeur énorme de professeur, de critique et de romancier devient toute son existence. Il s’acharne à réaliser, successivement et avec méthode, ses grandes conceptions: le théâtre du peuple, l’épopée révolutionnaire, la vie des héros, l’exaltation de la vraie France. Il marche sans faiblir, avec la volonté d'être un rénovateur dans une civilisation malsaine, avec le désir d'être un ami. Et si le soir il s’arrête, las, au bord du chemin, c’est pour écouter les voix du sol, ou bien son cœur qui tinte, afin de nous dire la splendeur fortifiante de la terre et les mystères qui roulent au fond de nos poitrines.

II

Les œuvres de M. Romain Rolland ne sont peut-être pas également de belles œuvres, mais elles sont toujours de bonnes œuvres. Un esprit commun les domine, qui est le bien des hommes, et chacune soutient des idées, comme le coup de canon appuie le pavillon.

Dans les trois séries: théâtre, roman, critique, circule le même filon de pensée qui remonte ici et là, à fleur de texte, pour briller en formules analogues, et partout l’on retrouve, même dans les ouvrages d’imagination, le goût de l’auteur pour le document, la référence et les tirades dogmatiques.

M. Romain Rolland tient de sa formation universitaire l’amour du petit papier et de la thèse, sans pousser jusqu’au pédantisme. Il n’a point le souci de démontrer, d’analyser, d’ergoter qui, depuis M. Bourget, possède tous les psychologues: il a le désir de convaincre. Ce n’est pas un enseigneur, c’est un croyant; il ne propose pas, il affirme; et, pour faire plus de poids dans la balance, il y jette fréquemment, ainsi que le Gaulois son épée, les aphorismes lourds de Tolstoï ou de Gœthe.

Sa foi est humaine et laïque; elle se nourrit de la passion de la vie et de la vérité; elle poursuit son but sans faiblir et se poursuit elle-même jusqu’en ses plus extrêmes conséquences. «Quand j’accepte une idée, dit M. Rolland, j’accepte tout ce qui est en elle, et je me mépriserais, si je reculais devant la nécessité de mon esprit.»

Et il ne recule jamais; il va de l’avant, non pas aveuglément et par instinct, comme un mystique, mais à coups de raisonnements, parce qu’il a besoin de vider à fond toute idée et de la briser, même, pour voir si elle ne recèle point encore de l’inconnu dans ses morceaux, et parce qu’il veut encourager par son exemple. Sans doute espère-t-il soulever la conscience humaine jusqu’à ses hauteurs avec ce dur levier qu’il forge, à nos yeux, pour l’usage de ses mains. S’il a mis dans la bouche d’un vaincu ces paroles de clairvoyante désespérance: «L’homme est fou qui pense changer le monde. L’univers est livré au caprice du hasard. Tous les essais de l’homme pour tâcher de le guider vers une Raison plus haute se détruisent les uns les autres. Chaque effort énergique pour contraindre la volonté du Destin ne fait que la rendre plus implacable et plus meurtrière.—Que faire? Se résigner et garder le silence», sa réplique sonne, comme un défi, dans la confession du conventionnel Hugot qui marche à la guillotine: «La vie sera ce que je veux. J’ai devancé la victoire, mais je vaincrai.»

Voilà son attitude qui est celle de la volonté avertie et de la foi quand même! Il n’y a pas à se plaindre, parce que personne ne nous entend au delà de nous-même; il n’y a pas à ruser sous le couvert d’une religion, parce que c’est une lâcheté. Les confessions ne sont que le sable du désert où l’autruche traquée se cache la tête. Il ne faut point chercher à «tromper la vie», selon le mot de Brunetière, avec les paradis éternels, ni même avec l’art, comme Wagner; mais il faut la regarder en face, l’empoigner à bras-le-corps et lui faire violence, victorieusement.

C’est la tenue d’un brave. Il veut le courage réfléchi et non la fuite en avant. Tu ne te déroberas pas, tu ne te griseras pas; tu sonderas la réalité sinistre jusqu’à la mort, et tu te tiendras debout en face d’elle: «les yeux grands ouverts, dit-il, aspirer par tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme elles sont, son infortune en face».