Car ce n’est pas par ignorance que M. Romain Rolland se guinde à ce personnage. Il a mesuré la profondeur de la détresse humaine et tend plutôt à en exagérer la somme. «La vie, écrit-il dès ses premiers drames, est un malentendu incessant et cruel. Chacun vit près des autres sans jamais les comprendre. On se hait; on se torture; on s’efforce à se détruire... Les hommes sont aussi loin l’un de l’autre que la terre des étoiles qui roulent dans l’espace. Elles ne se réuniront que dans la destruction.»

Son stoïcisme est donc la réaction d’un pessimisme mêlé d’orgueil. Il reprend le vieux thème de la solitude absolue de l’homme, qui allait bien à la force morale des ancêtres morvandiots, venue intacte jusqu’à lui. Il entend le christianisme qui craque de toutes parts, dans le relâchement de la doctrine, et les appétits bâiller comme des fauves qui se réveillent. Il sent que les hommes et lui-même oscillent et ploient ainsi que des arbustes sans tuteur. Alors il se raidit, contemple autour de lui l’abîme d’épouvante, se révolte et se hausse jusqu’à le dominer. «Je hais l’idéalisme couard, qui détourne les yeux des misères de la vie et des faiblesses de l'âme... Le mensonge héroïque est une lâcheté. Il n’y a qu’un héroïsme au monde: c’est de voir le monde tel qu’il est,—et de l’aimer».

Mot suprême qui rompt l’impassibilité et nous rattache tout d’un coup à l’existence! Oui, nous la voyons telle qu’elle est avec ses deux faces inégales, l’une de joie, l’autre de douleur. Elles sont opposées, mais elles se complètent et l’une est la clef de l’autre. «Louée soit la joie et louée la douleur! L’une et l’autre sont sœurs et toutes deux sont saintes. Elles forgent le monde et gonflent les grandes âmes. Elles sont la force, elles sont la vie, elles sont Dieu. Qui ne les aime point toutes deux, n’aime ni l’une ni l’autre. Et qui les a goûtées sait le prix de la vie et la douceur de la quitter.»

La douleur, c’est la purification, c’est l'âcre bain où notre cœur macère pour ressortir plus ferme à la fois et plus sensible. Elle détache des faux plaisirs, nous éclaire sur nous-même et sur les malheurs des autres; et parce qu’elle s’oppose directement à la vie, ainsi qu’un combattant, elle réveille en nous l’instinct de lutte.

«La souffrance et la lutte, dit M. Romain Rolland, qu’y a-t-il de plus normal? C’est l’échine de l’univers.» Et vraiment il faudrait casser les reins du monde pour les supprimer. Physique ou morale, la douleur est inéluctable mais saine. C’est la grande Némésis qui pèse aux épaules des hommes, mais les fait se cambrer plus roide pour la porter. Elle apprend la résignation, mais aussi la victoire qui est la joie. Il faut l’aimer pour la pureté, pour la force qu’elle donne, et aussi, sans doute, pour elle-même, pour la saveur de son amertume.

Car il y a chez M. Romain Rolland un goût ascétique pour la souffrance. Il ne la considère pas seulement comme une expiation et un facteur de l’équilibre universel, le moyen et la nécessité; mais comme un état qui contient sa fin et sa récompense. Il accepte le cilice et la flagellation, un peu pour le plaisir monstrueux de leur blessure. Il dépasse, dans l’austérité et l’idéalisme, le but moral, et l’on sent souvent l’ivresse inquiète des martyrs le posséder.

Par là il revient à ces religions dont il a fait table rase. D’ailleurs, l’esprit humain n’est-il pas emmuré dans des formes immuables de pensée, où chacun s’efforce de couler une matière d’expression nouvelle. M. Romain Rolland divinise la douleur et prêche le culte du sacrifice. L’homme est ramené de force sur la terre, en face de son destin. On lui arrache ses masques et ses appuis. Il prend conscience de sa détresse et comprend qu’il n’y a de recours qu’en lui-même. Il se conquiert par le sacrifice dans la souffrance. Puis lentement, à mesure de sa perfection et de la tension de sa volonté, il domine autour de lui, par la justice et l’énergie. Il sait qu’il n’a rien à espérer de l’au-delà et que son écroulement sera total. Alors il tente de gagner un peu d’éternité, dont il a soif, par la grandeur et la fraternité. Le solitaire touche au triomphe. Il y a de nouveau un Dieu dans le monde: c’est l’Homme.

Tout au cours de ses livres, M. Romain Rolland répandra cette doctrine par verset, par épisode, dans l’histoire et dans le roman, avec sa belle ardeur de missionnaire laïque. C’est un chant qui revient perpétuellement aux basses, grave, pénétrant, et qui donne à l'œuvre la forte assise d’une pensée fondamentale. Qu’importe qu’il y ait dans le détail de ces contradictions qui font la joie des critiques! qu’il ne démontre point mais affirme, pour la plus grande huée des imbéciles! Une théorie vaut une théorie. Il s’agit de nous donner du cœur à vivre, et cet homme s’en charge, en prenant pourtant par le plus rude.

Il n’a guère écrit que des vies héroïques, pour prêcher d’exemple, de Danton à Tolstoï, de Michel-Ange à Jean Christophe; mais il le dit expressément: «Je n’élève point des statues de héros inaccessibles.» Ses héros sont des hommes au grand cœur qui se débattent dans la misère tenace de l’existence. Ils souffrent de la maladie, de l’injustice, de la bêtise, du désespoir. Ils sont à la commune mesure de notre faible humanité, plus découverts même que beaucoup d’entre nous, parce qu’ils ont une plus grande surface de sensibilité à protéger. Et ils combattent comme ils peuvent, les uns avec la force régulière d’une volonté infrangible, les autres par secousses furieuses qui étourdissent momentanément l’adversaire en les brisant de fatigue.

Beethoven souhaitait «que le malheureux se consolât en trouvant un malheureux comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour devenir un homme digne de ce nom».