M. Romain Rolland a simplement mis en œuvre cette généreuse parole. Aux misérables il a voulu montrer des misérables et la faiblesse des grands aux plus humbles. Il fallait un enseignement général, et que ses héros touchassent du moins par leur vie ceux qu’ils dépassaient par leurs œuvres. Et, d’une main pieusement sacrilège, il a repoussé les anges de la gloire, a soulevé les panneaux des châsses saintes où reposaient les morts illustres, puis a écarté leur vêtement respecté, fendu leur chair, jusqu’à mettre à nu ce cœur où il a fouillé pour y trouver l’écharde.
O toi que le labeur pour le pain quotidien écrase lentement, regarde Berlioz sacrifier du génie à une besogne nourricière! Toi que l’infirmité arrête, songe à Beethoven, le sourd, fuyant l’orchestre où il ne peut même pas rassembler sa musique! Toi qui pâtis de la sottise et de l’envie, vois Hugo Wolf bafoué comme un Christ au prétoire! Toi qui perds ta femme, ton enfant, rappelle-toi Desmoulins et Danton guillotinés presque à la face des leurs! Ici la folie, la mendicité, la haine; là le gouffre de la solitude et des aspirations incomblées; mais partout le courage, toujours la vaillance, le relèvement après la chute, l’espoir après le doute! Regarde, ô malheureux, comment ils se redressaient, ces Antées, chaque fois qu’ils roulaient à terre!
—«Il ruisselle de ces âmes sacrées un torrent de force sereine et de bonté puissante. Sans même qu’il soit besoin d’interroger leurs œuvres, et d’écouter leurs voix, nous lisons dans leurs yeux, dans l’histoire de leur vie, que jamais la vie n’est plus grande, plus féconde,—et plus heureuse,—que dans la peine.»
Mais peut-être que la réalisation n’atteint pas à la hauteur des conceptions évangéliques chez M. Romain Rolland. Sa passion de la vérité, son impartialité même et la manie du document l’entraînent parfois dans les voies banales de l’histoire. Où il y avait un poème épique de la souffrance à bâtir, amorcé dans sa préface, et préparé par l’ampleur simple de la division, avec ce Michel-Ange, le sculpteur de montagne, il s’épuise dans le détail, la note, il s’éparpille dans les miettes et les références au point d’écrire deux livres: l’un en texte, l’autre en marge.
Son Beethoven, seul, échappe à peu près à cette manière et y gagne en fermeté et en émotion. C’est moins «du travail» et plus une œuvre d’art. S’il manque un peu de ce lyrisme dans la joie et la détresse qui souleva toujours l'âme athlétique du musicien, il forme, du moins, un ensemble, un bloc, comme le masque aux modelés trapus qui hante le monde. Le Michel-Ange est plus dispersé, et quant au Tolstoï ce n’est qu’un commentaire fidèle et souple, coulé tout au long de la pensée montueuse du grand Russe.
Ainsi en est-il des études sur les musiciens. Contraint, sans doute, par des habitudes de Sorbonne, M. Romain Rolland accable certains livres sous une érudition de classeur dont il devait dégager l'œuvre. A quoi bon nous montrer les charpentes, les croisillons et les rivets où notre attention et sa force s’égarent? Pourquoi accumuler les obstacles devant sa sensibilité si vive quand elle est libre? Chacune de ses pages a des fondations à découvert.
En vérité, pour construire des figures, petites ou monumentales, il faut les avoir étudiées à fond en elles-mêmes et dans leurs entours; mais ce n’est pas une raison pour employer tous les matériaux. L’esprit fouilleur et implacable de M. Romain Rolland ne nous fait pas grâce des disputes de Buonarotti avec ses servantes. Il y a des moments où ses grands hommes fléchissent jusqu’à être moins que des hommes: d’énormes ratés, des déséquilibrés remarquables.
Certes, le feu sacré brûle toujours au centre d’eux-mêmes, tantôt déployé en incendie par la bourrasque d’une passion, tantôt retiré sous la cendre et rongeant en profondeur. Ces héros sont la proie du génie comme le commun est la proie de l’amour. Ils ont la face humaine et la face géniale. La première est souvent misérable, toujours douloureuse, parfois grimaçante; la seconde est sublime.
Nous avions admiré celle-ci dans les œuvres; celle-là nous fut révélée par M. Romain Rolland. Déjà nous puisions une force abondante à la lumière de ces phares, maintenant que nous savons comment ils sont construits et tiennent contre la mer, nous aurons double courage.
C’est, d’ailleurs, pour une part, un courage négatif: une aptitude à la résignation, à la résistance. M. Romain Rolland est un historien sombre qui retourne, comme un terreau profitable, la misère humaine. Il y a toujours le nuage de la vérité autour de ses enthousiasmes, et Tolstoï le dit: «La vérité est horrible.»