Sa morale n’est pas joyeuse, ses conceptions sont austères, puritaines; il n’a pas la philosophie ensoleillée et païenne d’instinct des hommes vigoureux. Quand il porte ce jugement parfait: «La grande division de l’humanité est celle des gens bien portants et de ceux qui ne le sont point», on le sent du côté de ces derniers. Il a enfoncé, volontairement, ses théories, comme des pilotis, dans la couche molle des hantises de la mort et des dégoûts qui stagnait tout au fond de lui. C’est un désespéré qui se cramponne et appelle à l’aide d’autres malheureux. «On ne fait pas ce qu’on veut, dit son Gottfried. On veut et on vit: cela fait deux... Il faut faire ce qu’on peut... Un héros, c’est celui qui fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas.»

L’antique fatalisme religieux est là, avec ce qu’il comporte d’abdication. Nous savons que nous sommes vaincus d’avance,—mais nous voulons rester debout, face à l’ennemi. «L’instinct de faiblesse», dont s’irrita Nietzsche, reparaît et cherche son appui dans lui-même, en s’admettant, et se haussant à la taille d’une vertu. M. Romain Rolland porte bien, sous des apparences énergiques, la marque de son époque anémiée par le découragement de la défaite matérielle et morale. Il n’a que la volonté de vivre dans le malheur; il n’a pas naturellement la joie de vivre, malgré le malheur, pour la création, pour l’éternité de la vie, pour le soleil.

C’est là le point de départ dont il a parfaitement pris conscience. Il connut en lui-même toute sa génération, et, dès lors, entreprit et poursuivit cette œuvre tonique qui est Jean-Christophe. Elle paraissait après les vies héroïques, après le théâtre du peuple, mais, pétrie des mêmes idées, poussée par le même effort utilitaire, elle formait la suite logique des volumes précédents et s’ajoutait à eux comme des tomes successifs. La boule de neige grossissait au flanc de la montagne, s’incrustant au passage des cailloux, des branches, des épaves, de plus en plus durcie, de plus en plus massive, et les hommes de la vallée, le front haut, maintenant, la regardaient venir.

III

Plusieurs volumes déjà de l’histoire de Jean-Christophe étaient publiés, lorsque M. Romain Rolland fit cette déclaration:

«J’étais isolé. J’étouffais, comme tant d’autres en France, dans un monde moral ennemi; je voulais respirer, je voulais réagir contre une civilisation malsaine, contre une pensée corrompue par une fausse élite; je voulais dire à cette élite: «Vous mentez, vous ne représentez pas la France.» Pour cela, il me fallait un héros aux yeux et au cœur purs, qui eût l'âme assez intacte pour avoir le droit de parler, et la voix assez forte pour se faire entendre. J’ai bâti patiemment ce héros. Avant de me décider à écrire la première lettre de l’ouvrage, je l’ai porté en moi pendant des années; Christophe ne s’est mis en route que quand j’avais déjà reconnu la route jusqu’au bout... Il est clair que je n’ai jamais eu la prétention d’écrire un roman... Qu’est-ce donc que cet ouvrage? Un poème?—Qu’avez-vous besoin d’un nom? Quand vous voyez un homme, lui demandez-vous s’il est un roman, ou un poème? C’est un homme que je fais. La vie d’un homme ne s’enferme point dans le cadre d’une forme littéraire. Sa loi est en elle; et chaque vie a sa loi. Son régime est celui d’une force de la nature. Il y a des vies humaines qui sont des lacs tranquilles, d’autres de grands cieux clairs où voguent les nuages, d’autres des plaines fécondes, d’autres des cimes déchiquetées. Jean-Christophe m’est toujours apparu comme un fleuve...»

Après trois drames,—Le 14 Juillet, Danton, Les Loups,—M. Romain Rolland interrompit l’épopée révolutionnaire qu’il rêvait de développer en dix actions théâtrales, pour édifier ce nouvel ouvrage, également en dix volumes, car, dans son désir d’élévation, il voit grand et s’attaque toujours aux grandes choses. C’était la vie d’un musicien de génie, Jean-Christophe Krafft, au nom déchirant comme un éclair et qui avait pour patron «le bon géant» qui porta Dieu sans le savoir.

Les livres se succédèrent, circulant d’abord sous le manteau, sans bruit, sans éclat, pénétrant plus avant à mesure de leur nombre, sans réclame, gagnant par leur seule force le cœur des hommes, jusqu’au moment où, à l’étonnement du public devant cette abondance qui débordait les genres communs, M. Romain Rolland déclara qu’il faisait un homme et un censeur.

Ainsi se divise cette œuvre colossale, en deux grandes parties, non pas distinctes ni successives, mais constamment emmêlées, tramées ensemble, comme le sont nos raisonnements avec notre existence. Il y a des volumes entiers de roman, d’autres de critique, d’autres à la fois de critique et de roman; mais toujours, au milieu de la variété des épisodes, de la masse des personnages, de l’entassement des jugements et des faits, parmi les sentiments, les symboles, les paysages, les contradictions, dans cette forêt humaine d’où montent tant de voix, on suit les degrés de la construction.

Jean-Christophe est une œuvre volontaire, élevée avec ténacité et méthode, sans génie, mais exubérante de talent dans la partie romanesque. M. Romain Rolland a exécuté laborieusement un plan préconçu, où il a distribué, dans une succession de cases, tous ses ballots de notes sur les mœurs et la société. Son héros est un prétexte commode à passer en revue tous les mondes, des salons à la rue. C’est une suite de morceaux, semblablement composés, amorcés chacun dans les dernières lignes du précédent, et mis côte à côte, sans autre lien que le dessein de l’auteur d’attaquer un nouveau milieu.