D’abord, c’est la vie de Jean-Christophe: ses parents, sa naissance, sa jeunesse. Il est d’une race flamande de «colosses à la figure rouge», exerçant, depuis cinquante ans, leur métier de musicien dans une petite ville princière des bords du Rhin. Son père est ivrogne, sa mère cuisinière; la famille s’effrite, s’appauvrit quand il vient au monde, et tout de suite apparaissent les thèmes conducteurs.

C’est dans la chambre de l’accouchée, le soir; la lampe basse donne une demi-clarté; le père est dehors, à boire. «Dans le lit, près de la mère, l’enfant s’agitait de nouveau. Une souffrance inconnue montait du fond de son être. Il se raidit contre elle. La douleur grandissait, tranquille, sûre de sa force... Comme son être même elle lui semble sans limites; il la sent installée dans son sein, assise dans son cœur, maîtresse de sa chair. Et cela est ainsi: elle n’en sortira plus qu’après l’avoir rongée.» Et tout à coup, il entend les cloches. «Leur voix était grave et lente. Dans l’air mouillé de pluie, elle cheminait comme un pas sur la mousse. L’enfant se tut au milieu d’un sanglot. La merveilleuse musique coulait doucement en lui, ainsi qu’un flot de lait. Sa douleur s’évanouit, son cœur se mit à rire; et il glissa dans le rêve avec un soupir d’abandon.»

La souffrance, la musique: les deux vautours qui déchireront le cœur de cet homme s’emparent de lui dès le berceau. Désormais il n’aura plus de répit. Ces motifs, où l’on reconnait la double passion de M. Romain Rolland, vont se préciser, s’agrandir, se développer et remplir toute l'œuvre de leurs variations désespérées et enthousiastes.

Après L’Aube, ils s’imposent plus fortement encore dans Le Matin où se découvrent la première inquiétude de l’amour en germe dans l’amitié, la première duperie du cœur et la leçon farouche de la mort. Puis, dans L’Adolescent, c’est la lutte contre la vie, l’expérience décevante de la femme, l’effroyable retour des vices paternels, «les revenants» que Christophe doit étrangler pour gagner enfin la liberté de l'âme, azur profond où son génie va rayonner.

L’homme est bâti, forgé à coups de misère, discipliné par l’impérieux devoir de vivre. Il est pur, car il a triomphé de lui-même; il est avisé pour avoir réfléchi sur les choses; il est fort, de toute la force de son tempérament, de sa jeunesse et de son cœur. M. Romain Rolland a désormais son héros, un puissant porte-parole, pour crier à toute gorge la vérité.

A partir de La Révolte, tous les volumes sont envahis par la critique et la théorie. L’Allemagne, la première, passe à la toise.

Christophe est «dans une période de réaction aveugle contre toutes les idoles de son enfance». Il relève et bafoue «le mensonge allemand», «l’écœurante sensibilité qui dégoutte de l'âme allemande comme d’un souterrain humide» et cette hypocrisie d’idéalisme qui n’est que «la peur de regarder la vie en face». Il sabre, sans pitié et justement, tous les musiciens de Bach à Wagner, exaltant leurs beautés avec autant de fougue qu’il condamne leurs fautes. Il va jusqu’à se colleter avec le public le plus digne et le plus caporalisé du monde, et, dans son ivresse de vingt ans, il jure de recréer ce peuple qui, malgré lui, l’enlise et l’étouffe ainsi que des sables mouvants.

Mais déjà deux figures de la France ont passé au milieu du désarroi de la bataille: Antoinette et Corinne, l’institutrice et l’actrice. C’est au sommet le plus douloureux de la symphonie, deux motifs étrangers qui percent, l’un grave et tout rond d’inconnu, l’autre exubérant et superficiel comme le rire forcé d’une coquette. La double nature de la France se révèle au premier contact. Selon son procédé de préparation, M. Romain Rolland module brièvement les nouveaux thèmes qu’il développera plus tard avec La foire sur la place et Dans la Maison.

Christophe est touché. Traqué par la ville ennemie, perdu dans la solitude, il crie vers le pays de la liberté. En vain la grandeur de «l’idéalisme allemand, qu’il avait tant de fois haï», lui est-elle démontrée par deux personnages symboliques: le vieux Schulz et Modesta l’aveugle, celle-ci niant ses ténèbres et celui-là détournant de la réalité blessante ses yeux «devant lesquels avaient passé tant de chagrins et qui ne voulaient pas les voir». En vain comprend-il enfin «la beauté de cette foi qui crée un monde au milieu du monde, et différent du monde, comme un îlot dans l’océan», et «la haute sagesse pratique de la race, qui s’était bâti peu à peu son grandiose idéalisme pour dompter ses instincts sauvages ou pour en tirer parti». Il se détourne de son Allemagne, «aimant mieux mourir que de vivre d’illusions», et une rixe d’auberge, dans laquelle il assomme quelques soudards à coups d’escabeau, le jette brusquement, fuyard nocturne, sur le sol de la France.

L'œuvre, désormais, devient plus systématique encore. Christophe tombe à Paris au milieu de La foire sur la place, circule hâtivement d’une baraque à l’autre et se révolte de ne trouver que pitrerie et fausseté là où il espérait la franchise. Alors la satire commence. Un à un les milieux défilent: les gens de lettres et la littérature; les musiciens et les concerts; les cénacles et la critique; les théâtres du Français au Grand Guignol; les salons où règne la femme, où se perd la jeune fille; les politiciens, l’aristocratie, les universités populaires, les fanatiques; tout ce qui a un nom, peut se classer sous une rubrique, est saisi, criblé, tandis que croît à mesure l’amoncellement des frivolités, du bavardage, des vices et de la corruption, jusqu’à la grande image où M. Romain Rolland déploie la vision du géant mort, le Paris de la victoire, debout dans «l’arche napoléonienne, sous le talon de laquelle grouillait aujourd’hui Lilliput».