Puis, le motif de la vraie France repasse tout à coup, avec Sidonie, la servante bretonne qui soigne Christophe malade, et l’évocation de Jeanne d’Arc. L’Allemand ne comprend pas, hésite au bord d’un inconnu dont la puissance soupçonnée l’attire, et il faut qu’il vienne un ami, Olivier, qui le guide, le pousse Dans la maison où s’est retirée l'âme orgueilleuse et solitaire de la race.
Voici le visage après le masque: la force, l’enthousiasme, le besoin de vérité, l’amour de la liberté, l’attachement à sa terre. «Nuls hommes plus libres au monde» que ces Français qui ont tout pénétré, tout élagué et vivent gaillardement dans le froid clair de la raison. Leur idéalisme est «la joie d'être toujours plus libre», de narguer davantage le néant. Ce n’est pas le mensonge allemand qui se détourne; c’est la bravade. Et penché sur cet abîme de lumière éblouissante, Christophe bat des paupières, pris de vertige.
Le but paraît atteint. M. Romain Rolland a dénoncé les faussaires et exalté les braves gens. Il a tenté un rapprochement des deux nations ennemies par les Arts, et l’on peut croire que Jean-Christophe va reprendre sa belle vie palpitante; mais de plus en plus, au cours des derniers volumes il ne demeure en scène que pour présenter successivement des cas et des personnages. Le raisonnement, la discussion un peu lourde et qui avance pas à pas, l’argutie paradoxale, les types, les milieux refluent à pleines pages. Les liens se relâchent, la construction s’amenuise jusqu’à l’équilibre; il y a des transitions grossières, des imprévus naïfs; l'œuvre n’est plus une belle poterie de pâte homogène, mais un bloc d’aggloméré où pointent des cailloux disparates.
Le mariage, le célibat, l’enfant, l’adultère; la guerre, la patrie, la famille, l’amour, le bonheur; le féminisme, le sémitisme, le socialisme, M. Romain Rolland remet tout en question. Avec ténacité, il épuise tous les sujets. Jean-Christophe tient du journal écrit en hâte, au jour le jour. Une dissertation sur la liberté des femmes voisine avec un jugement sur la Bible. On y sent le reflet de la dernière lecture; on y touche la dernière impression; et sous ce pêle-mêle de réflexions, d’idées, de critiques, ronflent régulièrement les basses immuables: la souffrance, le sacrifice, l’art utilitaire, la foi dans la vie.
Sans doute, l’intention est toujours noble, les idées toujours saines, même contradictoires, car M. Romain Rolland pousse ses développements au point que les contraires semblent également vrais; sans doute, ses types sont gravés justes, en quelques traits incisifs: Lévy-Cœur le dilettante, Achille Roussin le député socialiste, la Feuillette le gniaf révolutionnaire; sans doute encore, une abondance généreuse gonfle ces pages; mais tout de même, à mesure, une oppression nous gagne dans ce fourré; une lassitude nous énerve, à force d'être frappé au visage par mille branchettes; nous souhaitons la délivrance, la clairière; et quand elle s’ouvre, à la seconde partie du Buisson Ardent, sous forme d’un roman brusque et tragique, nous crions d’allégresse. C’est la dissonance cruelle, humaine—le dernier ressaut des passions de Jean-Christophe—qui va se résoudre en la paix définitive de cette Nouvelle Journée, que M. Romain Rolland voulait justement nommer L’Aube Nouvelle. Le rythme musical de l'œuvre se referme sur un commencement: renouveau des générations croyantes, éclosion, dans la sérénité, de l'âme du héros, libérée de la chair, libérée de l’amour, de l’amitié même, face à face avec son dieu d’harmonie qu’elle a cherché dans une vie de tourmente.
Car, il faut le reconnaître, le meilleur de cet énorme ouvrage n’est point dans la pensée, mais dans la reconstitution d’une vie humaine. La partie censoriale, à laquelle M. Romain Rolland semble attacher le plus d’importance, et en vue de quoi il dit avoir formé son héros, est discutable et souvent peu originale. Par contre, le côté romanesque, et à proprement parler artistique, atteint à la perfection par la simplicité et la profondeur dans la sensibilité. Laissons le penseur aux discutailleries des critiques et admirons l’artiste sans réserve.
Quels livres sur la jeunesse de l’homme sont plus beaux que L’Aube, Le Matin et L’Adolescent! Où y a-t-il une compréhension plus magnifique de l’enfant, aboutissement des sèves d’une race, lentement éclairé par la vie dans son intériorité brumeuse! Certes, Jean-Christophe est un génie, recréé avec la chair et la pensée de tous les grands musiciens de Beethoven à Hugo Wolf, mais, avant tout, Jean-Christophe est un homme. On éprouve pour lui plus que de l’amitié, une sorte d’amour égoïste, parce qu’on se retrouve, à chaque instant, dans ses souffrances et ses joies qui remuent, au fond de nous-même, la couche des plus vieux souvenirs.
La beauté de ces ouvrages, et ce qui en assure la pérennité, est d’avoir constamment touché le général. On ne prend pas seulement à leur lecture le plaisir intellectuel de fréquenter des types bien observés, qui se meuvent dans une ambiance appropriée, on goûte, en outre, l’émotion plus rare de revivre sa propre existence jusqu’en des sensations vagues que le texte révèle et précise.
Tous, nous avons été Jean-Christophe, cette boule de vie, avenir et passé à la fois, gonflée de possibilités et tourmentée par les siècles; nous avons gémi, au berceau, sous l’emprise de l’éternelle douleur, et nous gardons aussi dans la mémoire des empreintes durables—«Le Fleuve... Les Cloches...»—qui dépassent notre conscience.
Nous découvrons le monde. Nous avons des complicités avec maman, des jeux avec les choses. Grand-père conte des histoires et nous forgeons des mythes. Nous portons en nous notre univers que nous régissons en maître. Nous sommes tendres, ingénus, avec la fierté puérile qui est l’égoïsme naturel, jusqu’au jour où nous trébuchons sur l’injustice.