Les épisodes s’enchaînent, admirables de délicatesse et de vérité humaines. Christophe est bafoué, chez des bourgeois où sa mère fait la cuisine, par les enfants qui reconnaissent sur son dos leurs vieux habits rajustés. Christophe frôle l’ombre de la mort en dénichant, dans une armoire, les vêtements d’un petit frère qu’il n’a jamais vu. Christophe s’aperçoit, à table, qu’il n’y a pas de pommes de terre pour tout le monde et se prive. Christophe réveille un jour «la divine musique» en heurtant le clavier d’une boîte merveilleuse...

Chaque étape sentimentale est marquée par un fait. Il n’y a pas d’analyse. Il n’y a que des actes dont les réactions sont grosses d’émotion et de philosophie. Le livre se développe comme une vie, dans le mouvement, avec des poussées lyriques et des cris de détresse. L’observation est toujours juste, la sensibilité toujours riche, la conception d’ensemble saine et robuste.

C’est la perfection même de l’art du roman, sans rabâchage psychologique et sans parti pris réaliste. Toutes les peintures sont simples et colorées comme il convient, avec finesse ou brutalité. La nature est à son plan, non point en descriptions extasiées, mais en notations courtes qui s’adressent à tous les sens: la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, et refont en nous le bel accord. Le bruit du grand fleuve, qui gronde derrière la maison, est sous toutes les pages et, deci delà, montent des fumets de campagne humide, comme si l’on se roulait en pleine herbe, sur la terre moite.

M. Romain Rolland a eu le courage de reprendre simplement la simple évolution de notre vie. Il aborde l’amour, avec raison, par l’amitié qui n’en est, dans l’affection de deux petits garçons, que la première secousse mystique. Puis, la femme paraît, encore fillette, ignorante, armée seulement de son instinct, et déchaîne tout le sentiment avec sa violence sincère et trouble qui épouvante et incline davantage à la chasteté. On ne sait pas encore. Il faudra une autre expérience pour viriliser l’amour, lui révéler la part des sens dans un baiser, avant de l’amener enfin à sa plénitude dans la possession triomphante.

C’est le cycle coutumier que notre âme a parcouru jusqu’en ses détours. Nous y retrouvons les échos de nos passions et les reflets des moindres nuances de notre sensibilité. Autant d’espoirs nous ont soulevés, autant de trahisons et de morts nous ont abattus. La douleur de Christophe est à la mesure des hommes, voilà pourquoi elle nous empoigne jusqu’aux larmes, jusqu’à nous faire pleurer de souvenir.

Qu’a-t-on écrit de plus pénétrant sur l’amitié, de plus simple et de plus émouvant sur la patrie, de plus tragique sur l’adultère? C’est Christophe qui tombe sur sa valise et sanglote à la frontière, en sentant tout à coup qu’on tient à sa terre natale par les entrailles, comme à sa mère. C’est Christophe qui revient furtivement en Allemagne embrasser sa vieille maman. C’est Christophe, assommé par la perte d’Olivier, qui renaît pour flamber comme une meule, dans une folie sensuelle, brève et dévastatrice...

Il faudrait tout citer. Il n’y a pas un épisode romanesque qui ne soit beau par sa qualité, sa mesure et touchant par la force du sentiment. Les personnages qui passent, candides, francs, douloureux, Gottfried, Schulz, Sabine, Antoinette, Françoise Oudon, Grazia, sont d’admirables créations, toutes pétries de nos misères et de nos aspirations éternelles. Un grand fleuve de pitié humaine déborde par tout le livre, en crue bienfaisante. Partout on sent un cœur qui palpite, qui souffre, qui aime, et qui, dans la détresse universelle, aggravée par l’état social, reprend la parole millénaire des sauveurs d’hommes: «S’aimer les uns les autres.»

—«Nous sommes faibles: aidons-nous. Ne disons pas à celui qui est tombé: «Je ne te connais plus.» Mais: «Courage ami. Nous sortirons de là.»

IV

Il semble que M. Romain Rolland atteigne à l’art sans effort et comme malgré lui, parce qu’il sent juste et profondément. Ses meilleures scènes sont, à coup sûr, jaillies toutes faites de son cerveau. Il les a pensées, les a recueillies, mais ne s’est point attardé à les reprendre ou à les polir, car il a «le dédain du style pour le style et de l’art pour l’art».