Et c’est tant pis. Au lieu de mettre bout à bout à peu près tout ce qui lui passe par la tête, d’écrire inépuisablement comme son Olivier, poussé peut-être par une force héréditaire, puisque son grand-père, le révolutionnaire Bonniard, eut toute sa vie la manie du journal, M. Romain Rolland aurait gagné à réduire ses livres et à raffiner son écriture.
Il n’y a pas de raison pour qu’un art qui poursuit une fin morale, au delà du beau, se relâche dans son expression. La fermeté des formules et la sobriété, au contraire, serviront plus efficacement la cause, et le but sera toujours mieux atteint par la précision, la clarté et la belle ordonnance. S’il convient de réagir contre ceux qui parlent pour ne rien dire, ce n’est point par le mépris de la forme. Les moules vides aussi bien que la matière brute sont négligeables. Il faut que la statue soit massive, mais qu’elle ait des lignes.
M. Romain Rolland écrit, à l’ordinaire, par petites phrases, tout uniment et sans recherche. Il déroule sa pensée comme elle vient, en la renforçant, au hasard, d’une image populaire, ingénieuse ou de mauvais goût. Il n’a point, d’ailleurs, le sens menu de l’élégance; il se tient au-dessus, dans la région de la force.
Sans se soucier des répétitions, ni s’escrimer au choix des mots, il se contente de se faire comprendre: l’expression manifeste l’idée ou l’impression avec d’autant plus de justesse qu’il est plus convaincu, plus touché. C’est la chaleur de son âme qui l’anime, et il monte à la strophe lyrique aussi bien qu’il tombe à la platitude. Il a des versets bibliques, des satires dans la tenue de Molière, des pages de verbalisme où miroite l’allitération; il a des chapitres troubles, des paragraphes compacts, et il y va quand même si la syntaxe n’y peut aller.
Son grand mérite, par ce temps de pudibonderie où pâlissent les meilleures revues, est dans la franchise de son verbe, dru, sain, tout gonflé de sang généreux, et, à l’occasion, gaillard ou brutal. On le sent de bonne souche provinciale. M. Romain Rolland a du terroir dans sa vendange, une verdeur savoureuse qui tient à la langue.
Il y a deux espèces d’écrivains: les gens de la ville et les gens de la terre. Les premiers joignent à l’esprit et au goût des subtilités psychologiques, une facile adresse de métier; les seconds sont plus maladroits, mais autrement puissants et ouverts à la nature. Ceux-là n’ont que de la cervelle; ceux-ci de la chair et des os, avec un cœur qui bat dessous.
M. Romain Rolland, qui est de ces derniers, a connu la longue enfance dans la campagne, où se dilatent précocement les âmes en s’accoutumant à sentir. Toute son œuvre a un solide fond de réalité sur lequel on marche d’aplomb, ainsi que sur une belle route, parmi des personnages, qui sont autant de compagnons d’étape, divers et bien vivants.
Avoir édifié Jean-Christophe est méritoire, dans cette époque de productions brèves, sans types, sans sujets, tout en notations épinglées les unes à la suite des autres. Les trois premiers volumes, qui sont la base, forment déjà une œuvre, c’est-à-dire un ensemble harmonieux, élevé pierre à pierre, sur lequel s’appuie le monument touffu comme les constructions formidables de Tolstoï.
M. Romain Rolland a été influencé profondément par la lourde personnalité du grand apôtre. Il est le miroir de Tolstoï dans ses dogmes et jusqu’en sa manière. Non seulement on retrouve chez lui la passion de la vérité, que Tolstoï nommait «l’héroïne de ses écrits», le souci de moraliser, la thèse de l’art religieux et des idées secondaires sur les bienfaits de la maladie, de la prière et la situation des artistes dans la société, mais encore la même façon de mêler au récit des réflexions personnelles, des parenthèses psychologiques, des hors-d'œuvre qui sont de véritables livres dans le livre.
Comme Tolstoï, M. Romain Rolland dispose autour de «la tragédie d’une âme» «les romans d’autres vies» et fouille également à fond les personnages accessoires. Chacun, à mesure qu’ils paraissent, apporte avec soi la révélation de son existence et l’étude de son milieu: l’aristocratie avec madame de Kerich, la petite bourgeoisie dans la famille Euler, le monde juif chez les Manheim, les professeurs chez Reinhart, la vieille France avec les Jeannin, et ceux qui habitent Dans la maison, et Les amies...