Constamment, d’ailleurs, le héros cède la place aux comparses, l’histoire aux sujets adventices. Dans cette œuvre à tiroir, analogue au Gil Blas, les épisodes se suivent plus qu’ils ne s’enchaînent, surtout vers la fin. Certes, la force créatrice, qui manque à tant de grands écrivains, les anime toujours, car M. Romain Rolland fait des hommes; mais ils sont tous sur le même plan. C’est le défilé de la fresque, ce n’est pas le paysage.

Plutôt qu’un fleuve, dont il n’a pas le débit naturel, Jean-Christophe semble une de ces énormes pagodes indoues—Tangore ou Sriringam—élevées à force de patience, étage à étage, et déroulant, en bas-reliefs superposés, la vie du dieu et les gestes de la race. C’est un monument artificiel, qui impose par sa masse, mais dont il faut déchiffrer le sens dans le tumulte des héros qui font grouiller la pierre, aux quatre flancs.

Le dieu est plus grand que son peuple; sa silhouette géante répète sur la fresque, de distance en distance, les mêmes attitudes qui symbolisent l’amour de la vie et le culte de la douleur. Il est tantôt fougueux et tantôt hiératique, soit qu’il souffre, lutte et vainque, soit qu’il discoure et affirme. Ses travaux le suivent, comme autant de lions enchaînés: il surmonte la mort, il surmonte sa chair, il surmonte la misère. Il aime immensément les hommes et fait, avec son cœur, de la musique pour les accorder. Pourtant, le meurtre a dans ses veines de terribles réveils: le voici, là-haut, qui fonce dans la foule, et il a du sang sur les mains. Alors il s’exile vers le faîte, plus solitaire, plus grand, les yeux levés dans l’éblouissement de la lumière. L’humanité passionnée l’abandonne; la matière s’écaille autour de son âme qui se révèle nue et pacifiée, brûlant au sommet comme une flamme sur un bûcher, harmonieuse.

Le peuple peine, ahane, gémit autour de lui. Il y a deux races: l’une pesante et esclave, l’autre légère et libre, qui se méprisent mutuellement. La muraille retrace leurs mœurs, leurs religions, leurs classes, leurs types et la communauté de leur détresse. C’est un fourmillement d’individus qui se bousculent, tombent, se relèvent et parfois s’agglomèrent en troupes compactes pour s’entretuer. Une végétation robuste remplit les vides. Des paysages entiers couvrent à profusion des assises. L’humanité et la nature se mêlent dans un bouillonnement de sève qui ride et fait frémir la paroi comme si elle remuait. La pyramide est toute vive, ondulante et lumineuse. Les mêmes vagues, d’où émerge le dieu, roulent indéfiniment sur les degrés. L’art est dans la force, dans l’expression, dans le sentiment; il n’y a point de fignolures. C’est taillé au marteau, à même le granit, sans souci des éclats, des rapports, au gré de l’inspiration, avec maîtrise ou naïveté.

L’intérêt se renouvelle dans chaque panneau, est complet dans chaque anecdote. Celui qui ne voit qu’une face est aussi satisfait que celui qui voit les quatre. La forme même du monument est négligeable, et peu importe qu’il soit couronné d’une terrasse ou d’une coupole. Tant qu’il y aura de la pierre et des bras, il montera pour retracer la vie des hommes avec la succession des temps. Il est le support de l’histoire, et la poussée de ses arêtes, de ses gradins, indépendants les uns des autres, ne signifie d’ensemble que la volonté de l’architecte.

Car l'œuvre de M. Romain Rolland ne comporte point de système, mais des aspirations. Il les a toutes, même les plus vagues, et il est bien trop généreux pour en sacrifier quelqu’une afin de se restreindre à une philosophie. Son idéalisme est imprécis, à la fois religieux et laïque, humanitaire et naturel. Il tend à la perfection spirituelle jusqu’au mysticisme et dénonce le christianisme; il cherche l’adoucissement de notre misère et adore la vie, qui est féroce. La vérité, c’est qu’il est trop sensible pour se figer dans une attitude. Tous les mouvements, qui firent vibrer le cœur des hommes, agitent le sien. Il a touché les limites du désespoir et de l’espérance et rien d’humain ne lui est étranger.

C’est un bon compagnon qui ne ménage point ses encouragements ni ses efforts. Son énergie seule est un exemple, soit qu’il combatte pour donner au peuple un théâtre divertissant et instructif, soit qu’il réintègre la musique à sa place parmi les arts, soit qu’il poursuive l’enseignement de la résignation et de la force par ses vies héroïques. La splendeur de sa sincérité est digne d’un Barbey, et on peut être sûr que le ver est déjà dans le fruit, quand il y porte le couteau.

Et plus que tout, c’est un homme de foi. Parce qu’il croit, il agit et combat. Toutes ses œuvres sont engendrées par une croyance: la nécessité d’un art populaire, l’urgence d’une réaction littéraire, morale... Il fait des drames un peu déclamatoires, des biographies alourdies de documents, un livre sans mesure, mais il fait quelque chose. Il veut être utile, servir ses frères innombrables dans la souffrance, et il les sert.

Hardiment poussé au premier rang parmi les adversaires du pyrrhonisme, il s’efforce d’effacer tout le sourire de Renan qui s’épuise sur les lèvres de la génération d’Anatole France. Il démasque les crocs dans les mâchoires, les trésors, volontairement ignorés, qui rouillaient au fond de nos âmes, et ne rougit point d'être nationaliste. C’est moins élégant, sans doute, mais plus vital, et l’important est de vivre.

L'œuvre de M. Romain Rolland, avec ses longueurs, ses redites, ses déductions hâtives, ses formes fléchissantes, demeure un monument d’exaltation de notre humanité. En grand artiste, qui veut se méconnaître à la façon de Tolstoï, il y a entassé les richesses inépuisables de sa sensibilité. Peut-être le temps ne respectera-t-il que les fresques où le sujet a trouvé, dans la simplicité, son expression définitive! Mais toujours les humbles, les faibles, tous ceux qui doutent, souffrent dans leur volonté, se tendent vers plus de bien, plus de beau, trouveront un ami à leur taille parmi ses héros.