Le vieux leva sa barbe vers la lumière, Jean-Baptiste gravit quelques marches. Des ombres fonçaient sur les vitres. A peine s’il reconnaissait des oiseaux, précipités dans le rayon protecteur, dont le crâne éclatait contre les glaces. La coupole de cuivre vibrait comme une tôle sous la ruée des bêtes culbutées par l’espoir sur le faux soleil. Les cervelles giclaient, du sang coulait, les ténèbres elles-mêmes paraissaient grouiller autour de la lanterne, la serrant, la culbutant, et quand, soudain, le fanal s’arrêta, les hommes sursautèrent d’inquiétude. Mais c’était le poids qui appelait bout de chute, et déjà Sémelin le relevait.
L’assaut criard des oiseaux devenait plus distinct dans les répits plus longs de la bourrasque. Le vent s’essoufflait, reprenait haleine, espaçait les lourdes rafales dont tremblait la tour de pierre, et Jean-Baptiste consultant le baromètre annonça:
—Il remonte un p’tit!
A quatre heures seulement, le phare cessa d’osciller. Le vent se cassa brusquement après quelques ressauts d’agonie, mais la mer continua de gronder autour de l’île. D’une fenêtre, Jean-Baptiste aperçut trois étoiles et les feux de l’estuaire, La Banche, Le Grand Charpentier, Kerlédé, comme d’autres étoiles. Le froid se glissait sous les portes. Le bruit de l’océan s’éloignait sous la tour.
Et ce fut l’aube, si claire qu’elle étonna après cette nuit de tempête. L’est blanchit d’un coup, découvrant un ciel balayé jusqu’en ses profondeurs, où l’on sentait que le soleil allait bientôt éclater. La mer moutonnait toujours, à perte de vue, parce qu’une fois déchaînée il lui faut du temps pour s’apaiser et rétablir l’équilibre de ses masses.
Jean-Baptiste sortit sur l’îlot trempé et luisant d’eau. Les barriques où Sémelin nourrissait des pommiers, gisaient, éventrées parmi les roches. Le carré de légumes, l’euphorbe et le chardon bleu étaient fauchés sur la terre rase.
Mais une plus grande surprise l’attendait à l’est. Du pied du phare jusqu’à la mer une jonchée d’oiseaux matelassait le sol. Il n’en avait jamais tant vu, entassés les uns sur les autres, accrochés au littoral, aux tuiles des bâtiments et jusqu’au garde-fou de la lanterne. Les pluviers mêlés aux bernaches faisaient des taches grises sur des fonds noirs. Amaigris par la migration, ils gisaient le crâne sanglant, et beaucoup vivaient encore.
Jean-Baptiste cria, non pas tant pour manifester sa joie que pour avertir le sémaphore dont il approchait, car il lui tardait de voir la Gaude, recluse depuis l’avant-dernier soir où il s’était colleté avec son bonhomme.
L’aurore avait une fraîcheur, une gloire de renouveau qui lui fouettait le sang. Il gorgeait ses poumons d’air tonique, satisfait d’enfler son thorax; et malgré la nuit blanche il éprouvait l’abondance de sa force musculaire dans le jeu de ses articulations. Mais rien ne bougeant au sémaphore, il se mit à chanter à tue-tête en tournant le dos et ramassant un à un les oiseaux morts.
Sont partis deux matelots,
Pour l’amour d’une belle,
Avec leur pipe et leurs sabots
Dessus les flots.
Pour l’amour d’une belle, gai matelot!
Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!