—Je pourrai point vous donner vos cent francs ce mois-ci, rapport à l’armement.
Mais le vieux, bonhomme et amical, le tranquillisait:
—Ça fait rien, va mon gars, tu connais bien les Goustan, on n’est pas des buveurs de sang! Tu paieras quand tu voudras, quand tu auras de l’argent, faut point te mettre en peine! Apporte une pistole, deux, trois, à ta guise! je te compte les intérêts comme aux autres, honnêtement, à six; t’as tout le temps pour toi!...
C’est la manière de Mathieu Goustan. Le jour où il met une barque en chantier, il ouvre un compte au nom du client et les intérêts commencent à courir. Il sait qu’un pêcheur traîne sa note des années. Il en tient ainsi une vingtaine qui seront indéfiniment ses débiteurs et paieront deux fois leur barque. Mais parce qu’il ne les inquiète jamais, prend l’argent quand il vient, tous le vénèrent, chantent sa louange et le plus endetté de l’Herbaudière ne manque pas d’ajouter en parlant du vieux charpentier: Mathieu qu’est si bon pour les pauvres gens!
Urbain le remercia comme il devait, puis s’installa pour casser la croûte—une tranche de fromage sur un quignon de pain—près de l’établi d’où son regard enserrait la barque d’ensemble.
Les hommes embarquèrent dans la yole; Perchais assit la Gaude sur ses genoux, et en dix coups de godille, Théodore accosta le quai, en face.
Le port est un étier long de deux kilomètres, ouvert sur la mer à l’est de l’île et fermé, au delà du chantier Goustan, par une écluse qui sert à irriguer les salines.
Sur la rive gauche est groupé Noirmoutier, petit amas de maisons blanches coiffées de tuiles que dominent le cube granitique du château massif, fendu de meurtrières, sommé de toits pointus, et le clocher roman, lourd, parmi les touffes vibrantes des grands ormeaux.
De l’autre côté, à droite, c’est le marais plat, quadrillé, fuyant jusqu’aux plages de l’ouest que bat la mer du large. Des silhouettes de moulins, comme de hauts bonshommes qui se font signe les bras au ciel, repèrent la plaine; des meules de sel frais éclatent d’une blancheur de neige dans la lumière.
Les cultures sont rases, cachées aux plis du terrain, car la brise étrille rudement les plus hautes; et des arbres apparaissent, couchés sous le vent ainsi que des fumées. Ici et là, on découvre un âne confondu avec les champs roussis.