Mais malgré ces airs rodomonts, quand il vit sa femme découdre les galons des vareuses qui, dégradées, feront encore bel usage, il sentit une émotion lui serrer la poitrine.

—Tout de même, murmura-t-il, on les avait gagné, c’était de l’honneur...

C’était plus que cela, sa vie même, pliée aux habitudes régulières que représente l’uniforme: le désœuvrement méthodique qu’on nomme service, les flâneries sur le port, les pronostics quotidiens et la considération attachée à sa personne qui le faisait saluer du titre de «brigadier» par toute l’île, même quand il n’était pas en tenue.

Maintenant Bernard était désemparé, comme tous les vieux quand ils gagnent enfin leur retraite. Il ne trouvait plus d’emploi à ses journées, réglées pour un autre personnage, et vis-à-vis du village, sa condition oisive lui pesait si bien, qu’aux voisins qui l’interpellaient sans penser:

—Eh ben, vous v’la tranquille à c’ te heure! il répondait en manière d’excuse:

—Ah! j’crois qu’on l’a pas volé!

Et puis il entamait un souvenir de cette époque où il vivait, car la retraite est le commencement de la mort, le recroquevillement dans la maisonnette et le jardinet où l’on grignote la menue rente, en s’accrochant aux rappels du service qu’on ressasse, ainsi qu’on se cramponne aux draps avant de trépasser.

Peu à peu, cependant, son existence retrouva l’équilibre dans les nouvelles habitudes que lui donnèrent le soin de la maison, du jardin et le souci des enfants.

Les Bernard habitent à gauche, en montant la route de Noirmoutier, derrière l’ancienne demeure des Coët que la femme a quittée après la mort de son mari, pour retourner, avec ses gars, chez les siens, au village de Linières. Une courette, avec une touffe d’hortensia dans chaque coin, précède la maison. Elle est basse, symétrique: une porte entre deux fenêtres, et couverte en tuiles.

Bernard commença par refaire ses peintures, tranquillement, avec soin, en propriétaire.