—V’là l’ tour aux frangins!
On voit les avirons ployer et se détendre comme des ressorts. D’un seul rythme bref la longue arête des dos se courbe et se redresse. Toute la barque est un grand corps qui rampe. A l’arrière le patron excite les hommes de la voix et se jette en avant à chaque coup de rame. L’effort est un, mécanique; le bois gémit, les muscles craquent.
Ils remontent le courant vers un ridicule croiseur à l’éperon en sabot. C’est un de ces navires, démodés avant d’être vieux, tout bossués de tourelles, chargés de superstructures à ce point qu’on se demande par quel miracle ils tiennent sur l’eau, et dont on favorise la visite à toutes les fêtes pour bien persuader le peuple de «la grandeur de notre marine».
Les canots remontent toujours de front, par série. Deux commencent à prendre la tête et au virage se classent nettement premiers. On les voit redescendre à toute vitesse, emportés par le courant et la furie des hommes, s’enlevant à chaque coup de nage et marquant leur sillage comme un vapeur. Les rames décochent des reflets; les avants luisent comme des haches; le bois et l’eau retentissent.
—Le République! le République! acclame soudain Florent, l’équipe à Jean-Marie!
Le canot lâche par secousses son concurrent. On entend le patron qui jette en cadence, pour entraîner ses hommes:
—Har-di! Har-di!
Au coup de canon, une clameur de victoire monte des poitrines; d’un seul mouvement les avirons sont mâtés et sur son aire la barque court jusqu’aux cales.
Déjà le second coupe la ligne; puis les autres. C’est une mêlée d’embarcations, de voix, de rires, toute une agitation violente; une grosse joie puérile, particulière aux soldats et aux matelots qui sont de jeunes hommes vigoureux, sans souci du pain quotidien.
—Hé! Jean-Marie!