—Tiens, Florent! On est des bons, mon vieux!

—C’est-il des poilus les gars du République?

—Envoie l’kilog, Goule-en-pente!

—La rincette à l’équipe, quoi!

Les torses fument au travers des maillots et les cous et les bras sont brillants de sueur. Quelques-uns s’essuient et mettent une vareuse. La plupart rigolent et boivent, insouciants de leur corps robuste et jeune. Des amis livrent des litres à pleins paniers. Il s’élève un rude fumet de mâle et de vinasse jusqu’au quai où les femmes regardent. On échange de lourde galanterie, on se siffle, on s’appelle. Sans savoir comment P’tit Pierre se trouve soudain dans un canot à trinquer avec les marins.

Il boit avec orgueil à la bouteille qu’on lui passe comme à un égal. Il touche les grands avirons, les jolies gaffes en cuivre. On l’appelle encore «mousse» et il répond «patron», ce qui fait rire autour de lui. Et puis il débarque avec son frère et toute une bande.

Depuis lors il voit un tas de choses merveilleuses. Une vedette astiquée comme le chaudron de la mère Bernard, avec des tapis et un drapeau qui traîne à l’eau, et où on lui dit que se tient l’amiral. Un navire monumental qui sort par les grandes portes pour emporter dans des Amériques imaginaires ces gens qui agitent des mouchoirs sur le pont. Des canots automobiles qui volent à la crête d’une vague dans un ronflement. Des yachts furtifs, des torpilleurs, des nageurs.... Et puis, sans cesse de la foule, du mouvement; des auberges où l’on braille, des marins qui le remorquent à leurs bras; encore des auberges et du feu partout dans la nuit, de la pétarade, du feu qui monte dans les étoiles, qui embrase l’eau; de la musique, des cris, des cris...

Plus rien pendant longtemps. Un trou dans l’existence. P’tit Pierre dormait pesamment sur un tas de voiles, à bord du Laissez-les dire. Un mouvement très doux berçait le sloop. Le flot clapotait le long de la coque. P’tit Pierre rêvait.

Il est embarqué sur un grand navire qui le roule à la mer depuis des mois, et dans le sillage jouent des monstres marins qui ont la tête barbue de Tonnerre, le baigneur. Il double le cap Horn, emmitouflé dans les maillots tricotés par sa mère; l’eau gèle sur les vergues en lames claires. Puis il aborde une terre chaude où l’on vit, le torse nu, avec des sauvages, des singes et des perroquets sous des arbres qui donnent de la farine et du lait. Bientôt un vaisseau de guerre arrive, tire le canon et organise des fêtes pour distraire les équipages. Il joute à l’aviron avec les marins de la Flotte; il est vainqueur et l’amiral l’emmène dans son canot, à bord du cuirassé, pour le festoyer. Toute la nuit on boit et on chante; il écoute la chanson et reprend le refrain:

Et riquiqui
Nous voilà partis;
Si les vents sont bons,
Demain nous partons!