—Ah! Bernard! mon ami, mon brave ami, je vous attendais...

Il plie le journal qu’il met à gauche sur la table et dépose sa pipe à droite, dans une soucoupe.

—Eh bien, comment ça va?... Je vous ai fait venir pour des nouvelles... oui, oui, au sujet de votre fils Ernest, n’est-ce pas, Ernest...

—Pardon, Eugène, Monsieur.

—Oui, oui, Eugène, ce pauvre garçon... Votre cadet...

—Non pas, l’aîné maintenant, Monsieur.

—Justement, eh bien... oui, oui, voilà... une lettre des armateurs...

M. Bourdin ajuste son lorgnon, déplace successivement trois galets et découvre la lettre. Bernard a pâli au bord de sa chaise, les mains crispées sur son béret. Un rayon de soleil éclaire sur le mur des amiraux à belles barbes et des présidents satisfaits, barrés du grand cordon.

—Voilà... J’aurais pu vous envoyer ça; j’ai préféré vous voir. Vous comprenez, une lettre c’est brutal; moi je pouvais pallier... adoucir... Oh! il n’y a rien de perdu vous savez... Voilà: «Monsieur nous avons le triste devoir de vous faire connaître que notre navire le Bourbaki»... Ah! ah! un nom glorieux!... «le Bourbaki, parti d’Auckland le 12 avril, a été signalé le 25 du même mois pour la dernière fois...» etc... etc... Oui, enfin on est sans nouvelles... Vous savez, il n’y a rien de perdu... on est inquiet... on suppose... Vous comprenez, voilà six mois bientôt... Seulement on n’a trouvé aucune épave, rien...

M. Bourdin replace méthodiquement la lettre sous le troisième galet. On entend un gamin jouer dans la rue avec un cercle de fer. M. Bourdin regarde Bernard et voit ses yeux pleins d’eau.