—Allons, allons, mon ami, du courage... oui, oui, c’est dur, très dur... Mais enfin pas d’épave, voilà de l’espoir, hein!... Oui, oui, la mer vous savez bien!... Mais quoi, on est des hommes!...
Il secoue bonassement les mains de Bernard qui se lève avec effort et dit tristement:
—C’est le troisième gars que j’ perds, Monsieur.
—Fichtre!
M. Bourdin ne trouve pas autre chose, car il est ému à son tour. Bernard ne songe plus qu’à s’en aller ailleurs, parce qu’ici le cœur lui fait trop mal. M. Bourdin propose «de l’accompagner un bout»; mais il l’arrête au seuil à cause du soleil et qu’il n’a pas de chapeau.
Bernard s’éloigne par la petite rue en rangeant les maisons, comme s’il avait honte de se montrer. Le gamin au cerceau le frôle en courant, débraillé, soufflant de vie. Bernard s’essuie les yeux avec le dos de la main et marche plus fort. Les gens qui le voient passer de ce train fou, le béret de travers, la face bouleversée, disent avec étonnement:
—V’la Bernard qui s’a dérangé.
Mais quand il rentre chez lui, sa bonne femme comprend et se met à trembler sur sa chaise. Puis, son visage se crispe comme celui d’un petit enfant et elle pleure à chaudes larmes, en répétant:
—Ça y est! Ça y est!
La douleur de sa femme distrait le brigadier de la sienne. Ranimé, il encourage la mère, lui dit qu’on est seulement sans nouvelles, qu’on n’a pas trouvé d’épave, qu’on ne sait rien, qu’il faut espérer, et un tas de choses auxquelles il ne croit pas lui-même, mais qui lui viennent aux lèvres naturellement, par pitié. Elle pleure, se lamente, grossièrement remuée, mais profondément, car elle souffre dans son instinct. Elle ressasse le nom de son petit gars, Eugène, Eugène, l’enfant de ses entrailles, perdu à l’autre bout du monde et dont elle ne verra même pas le cadavre.