P’tit Pierre se dérobait à ces propos qui lui donnaient de la tristesse et de la honte. Mais quand on lui reprochait trop directement l’abandon des barques, qu’il faut du courage et de la force pour mener, il s’excusait.
—Pour la mère, vous savez...
Les autres hochaient la tête, sans approuver, ou bien ajoutaient, presque méprisants;
—Ça c’est ton affaire!
Et on riait autour de lui, parce qu’il n’y avait que les femmes à le défendre.
L’hiver fut rude, à la satisfaction de Clémotte qui en avait prédit la rigueur dès la mi-septembre, en voyant les abeilles s’enfermer précocement dans les ruches. Au village on se coucha tôt pour ménager la chandelle et le feu, avec seulement une soupe chaude dans l’estomac. Le bois devint rare et cher; on brûla des bouses de vache séchées pendant l’été, en se serrant plus près sous le manteau de la cheminée où tremblaient les vieux recroquevillés.
Aux embellies, ils descendaient sur le quai consulter le baromètre. Tonnerre seul ne paraissait plus et hivernait au fond de sa case, comme une marmotte. P’tit Pierre l’allait voir quand il restait trop longtemps sans sortir et lui portait une écuellée de panade bouillante qu’il avalait gloutonnement en arrosant sa barbe.
Malgré le chômage, P’tit Pierre fut assidu à l’atelier jusqu’au printemps dont l’éveil ne le détourna même pas. Il semblait vraiment avoir oublié la mer qui reverdissait doucement, comme une prairie, au soleil d’avril. Il venait quotidiennement ne rien faire auprès des établis, avec les deux compagnons, Clovis et Firmin. Petit et brun, chevelu, crêpu, Clovis remplissait le hangar sonore de romances savonneuses que des filles admiratives écoutaient à la porte. Epanoui du ventre au front, Firmin exhibait une bedaine roulée dans quatre mètres de flanelle rouge, à cause des coliques.
Tout de même, un menu fait émut P’tit Pierre: le retour au village d’un gars à ce vieil alcoolique de Piron, qui s’était pendu voilà deux ans, dans une crise.
On l’appelle Cul-Cassé parce qu’il boite; on ne lui sait pas d’autre prénom. Il avait traîné dans les barques autrefois et fait tous les métiers, jusqu’à mendier pour ne pas mourir de faim. Des personnes charitables lui ayant enseigné la cordonnerie, qui est la profession des cagneux par excellence, il s’était placé en ville. On n’entendit plus parler de lui; on l’oublia.