Et soudain il reparaissait, loqueteux et pâli, s’arrêtait à la porte de la masure familiale où vivaient encore sa mère et sa sœur, la Louise, avec l’enfant que lui fit le défunt Coët. Elles le reconnurent à sa claudication et l’accueillirent sans enthousiasme en considérant sa misère.
Mais Cul-Cassé les rassura en montrant trois pièces d’or dans le coin d’un mouchoir, puis il déposa son ballot et descendit chez Zacharie conter ses aventures.
C’est là que P’tit Pierre l’entendit le soir, quand, échauffé par les libations, il jurait et frappait la table en répétant:
—Un gars à Piron! un pêcheur! faire un gniaf! Non mais quoi! y a donc pus d’mer!
Il était revenu pour naviguer, malgré sa patte folle, parce que son grand-père, son père avaient été marins, parce que ses frères étaient marins et que son métier de cordonnier lui faisait honte, comme une désertion. Il était revenu par instinct, parce que son sang roule dans ses artères du même rythme que les océans, qu’il a besoin de la mer pour vivre comme d’air pour respirer, et qu’il aime mieux crever de faim et risquer sa peau sur une barque, que d’engraisser dans la sécurité monotone des villes.
La mer épouvanta les hommes, sans doute, au début des âges. Mais, l’ayant affrontée, ils trouvèrent en elle une source inépuisable de profit. Et les générations côtières s’adaptèrent de siècle en siècle à la vie maritime qui est une lutte perpétuelle. Elle est aventureuse, héroïque, et chaque voyage heureux, chaque pêche fructueuse est une victoire, et il y a dans chaque village des rivalités pour la suprématie de la mer. Existence rude et défensive, où les gains s’amassent avec du courage, qui lie les hommes à la mer ennemie. Dépaysé, le marin s’ennuie et retourne à l’océan parce que la tranquillité quotidienne ne contente ni ses forces, ni son goût du danger. Et puis, en vérité, il y a l’empreinte mystérieuse du plus prodigieux des éléments qui asservit même les brutes inconscientes.
Le lendemain, à l’atelier, P’tit Pierre se sentit las pour la première fois. Il travailla mollement sans plaisanter avec les compagnons. Un désir inquiet de savoir si Cul-Cassé trouverait embarquement le possédait, et le soir il descendit au port pour avoir des nouvelles.
Le boiteux promenait sur la jetée sa triste face d’être difforme. Des filles le frôlaient en se moquant et il riait. Aux apostrophes des hommes il répliquait grossièrement mais sans aigreur. Une odeur de salure et de rogue s’exhalait des charges de sardines emportées à grand bruit de sabots. P’tit Pierre aperçut Olichon qui lavait le pont du Secours de ma vie à larges volées d’eau claire.
Puis Cul-Cassé passa en compagnie du père Crozon, un petit vieux tout rasé au milieu d’un collier de barbe drue. Ils parlaient avec animation:
—On veut point de moi à la sardine, disait Cul-Cassé en haussant les épaules, mais pour le homard c’est point pareil...