—Ah dame! c’est la jeunesse!

Il savait que P’tit Pierre commençait à reluquer les jolies filles qui sortent des usines à midi et à six heures en cotillon court avec une pèlerine de laine sur les épaules. Clovis les attirait à l’atelier en roucoulant des romances ou en cornant, en voix de tête, des chansons vendéennes bien salées, qu’elles écoutaient sans gêne, avec du rire plein les yeux. Et puis l’on descendait au port en s’aguichant à force de propos raides où le geste de l’amour servait indéfiniment de plaisanterie.

P’tit Pierre, qui ne chantait point, tirait des succès de sa prestance et de ses muscles. Il avait tôt fait, en jouant, d’empoigner une fille et de l’enlever comme une plume, tandis qu’elle se roulait de joie entre les mains puissantes. C’était là son triomphe, dont il abusait un peu, surtout avec Cécile, la fille à Pelot le douanier.

Elle se dérobait simplement pour rendre la poursuite plus haletante, l’emprise plus serrée. Elle avait de l’inclination pour P’tit Pierre qui la distinguait parmi ses compagnes. Brune avec de longs cils, un peu boulotte, fraîche et ferme de chair, elle portait du sang sur les joues comme des fleurs.

Plusieurs fois P’tit Pierre voulut l’emmener en canot avec Cul-Cassé, mais le boiteux s’y opposait toujours violemment, parce qu’il détestait les filles moqueuses qui lui rendent plus obsédants ses désirs. P’tit Pierre aurait aimé réunir ses deux joies: Cécile et le bateau; car, lorsque la mer était haute, à ses moments de loisir, il ne se sentait pas toujours la force de perdre une heure de canotage pour attendre, à l’atelier, la sortie des filles.

Cécile l’en raillait avec une pointe de dépit:

—Un beau galant que j’ai là! Ça peut seulement point se tenir dès que ça voit un canot!

—Un canot! rétorquait P’tit Pierre, ça fait ben ce que je veux! ça s’défend point comme toi, dès qu’on approche!

Ils riaient tous les deux, et comme ils étaient seuls dans le chemin de Luzéronde, elle se laissa saisir à belles mains et embrasser à pleine bouche pour la première fois. Ils se détachèrent l’un de l’autre, tout penauds et rouges. P’tit Pierre s’étonnait de son geste irréfléchi. Elle était émue, délicieusement et un peu honteuse. Une timidité se dévoilait au fond de leur hardiesse. Ils avaient l’impression vague d’être, maintenant, autre chose que des camarades, et ils ne s’embrassèrent pas une autre fois ce soir-là.

Mais les jours suivants, P’tit Pierre s’en fut lui-même chercher Cécile à l’usine et, sans s’attarder aux bavardages de la sortie, ils s’éloignèrent vers les dunes de la Corbière où le jonc marin pique les mollets. Ils marchaient d’un pas égal, les bras à la taille, en écrasant sous leurs sabots des œillets de falaise roses et parfumés. Devant eux s’étendait la mer engrisaillée par le crépuscule d’été, si long après le coucher du soleil, et qui est comme le demi-sommeil du jour. Le feu du Pilier palpitait sur l’ombre de l’îlot. Et le vent, et le doux grésillement de la vague dans les roches seuls paraissaient vivre.