Alors s’évoquent les longs cours où cent jours à la suite, les grands navires, couverts de toile, charruent les océans de toute la force de leur masse; la vie de bord, parfois monotone jusqu’à la somnolence, parfois surmenée jusqu’à l’épuisement; les nuits paisibles où, dans le murmure du sillage, le bateau court vers les étoiles; les nuits de tempête qui font geindre les mâtures ainsi qu’un homme qui lutte. Et puis c’est la mer d’acier des tropiques, plate et chauffée à blanc; la mer hypocrite d’Océanie, riche du reflet de ses fonds; la mer battue des caps du monde, hantée par les pétrels; la vaste mer du large, d’un vert dru, qui roule indéfiniment ses longues houles d’un rythme égal, soumis aux vents.

Tout cela s’élève en mirage des récits du gabier, domine les incidents auxquels il s’attache: pêche aux requins, aux malamoques goulus que l’on prend à la ligne; rafle de saumons dans les estuaires d’Amérique; capture de poissons étranges, coffres, marteaux, bourses, lunes, dont il se glorifie d’avoir mangé; coup de mauvais temps, naufrages, et bordées formidables dans les ports du globe où les équipages se colletaient après boire, parce qu’ils ne parlaient pas la même langue.

Un grand souffle de vie libre, brutale, féroce, un grand souffle chargé de salure passe entre les trois hommes et les exalte sous la lampe fumeuse. Clémotte redit l’histoire de la femme qu’il échangea contre deux pots de graisse sous Bornéo, en agitant ses mains tortes. Hourtin reprend ses aventures, et P’tit Pierre les suit toujours, les yeux fixes, le menton dans les paumes.

Il rentrait tard dans la nuit. Il écoutait la mer calme bruissant parmi les roches, comme un millier de voix chuchoteuses. Il ne songeait pas aux frères partis qui n’étaient point revenus. Mais il pensait un moment à Tonnerre, parce que cette nuit douce est de celles qui font parler le baigneur. Et seulement, quand il se couchait, il se rappelait Cécile, qui dormait sans doute, chaude et appétissante.

Malgré l’invitation de ses parents, P’tit Pierre ne se pressa pas de l’amener et continua de la voir en cachette. Alors le brigadier, craignant que ça ne tournât mal, s’en fut «causer un brin» avec le père de la fille. Et un beau soir en rentrant, P’tit Pierre trouva Cécile installée entre ses vieux, dans leur maison.

Ils furent un peu gênés l’un et l’autre et se regardèrent sournoisement. Bernard jubilait en criant:

—Hein, p’tit gars! tu t’attendais pas à celle-là!

Mais comme ils demeuraient tout gauches, face à face, sans parler, la mère les remua:

—Eh ben voyons, on se bise point!

Ils s’embrassèrent tout de même à belles joues et se déridèrent. Cécile resta pour la soupe. On la plaça près de P’tit Pierre et ils se firent du genou sous la table. Le brigadier leur décochait des œillades entendues et lâchait de ci de là des allusions familières. Et le soir, avant son départ, tout le monde embrassa Cécile avec de grandes démonstrations.