—Sois tranquille, fit Bernard, il le ramènera...
La barque s’engagea dans le chenal de terre, entre les roches du Martroger. P’tit Pierre établit la trinquette, étarqua la grand’voile avec le matelot et para le flèche. La mer s’étalait comme un tapis, transparente. Des mouettes planaient, puis se laissaient tomber à l’eau, comme des balles pour pêcher. Au bout de la jetée, Cécile agitait son mouchoir sans discontinuer.
Les vieux attendaient depuis huit jours dans leur maisonnette aux peintures claires et guettaient le facteur du coin des fenêtres.
La Cécile avait porté chez eux les rideaux de «leur lit», comme elle disait du lit nuptial, sitôt leur achèvement. En cretonne jaune semée de fleurs rouges, ils fleuraient la cotonnade. Elle espérait que le brigadier les mettrait en place pour juger de l’effet. Mais il n’y prit pas plus garde que sa femme, et ils les abandonnèrent pliés sur une chaise.
Elle n’osa plus demander de nouvelles, parce qu’elle sentait combien il leur était douloureux de répondre qu’ils n’en avaient pas. Elle n’osa plus entrer dans la chambre de P’tit Pierre, qui sera leur chambre, et où elle aurait aimé déjà faire le ménage, parce qu’au seul bruit de la porte, la figure de la mère se crispait.
La bonne femme ne tricotait plus, ne bougeait plus, restait assise les mains sur le ventre, dans l’attente. A peine si elle faisait de la cuisine pour son Bernard: la soupe aux légumes et le pot au feu. Elle regardait indéfiniment la route blanche au travers des vitres, et connaissait si bien l’emplacement des cailloux qu’elle s’apercevait du moindre manquant. La sortie bruyante de l’usine lui rappelait l’heure, mais l’agaçait à cause de la joie des filles.
Bernard feignait de s’occuper beaucoup du jardin et annonçait chaque jour qu’il allait faire une tombe pour ses laitues ou tresser des oignons. Seulement, si sa bonne femme venait le rejoindre, elle le trouvait assis sur la brouette, les bras croisés ou se promenant parmi les carrés, les yeux à terre.
Il descendait encore chez Zacharie, consulter l’Echo de Paimbœuf qui suivait le sauvetage du Pluviôse. Il entrait par derrière, par l’atelier, et demeurait à la cuisine pour ne pas se montrer dans l’auberge, surtout aux amis.
Le Pluviôse était maintenant à sec, dans le port, et l’on commençait l’extraction des cadavres pourris dans ses flancs crevés. La plupart étaient méconnaissables. On les portait à terre et on les alignait en bière dans un hangar transformé en chapelle ardente, où sanglotaient tout le jour des épouses et des mères. Et le journal, après ces brèves indications, se répandait en louanges sur la conduite du Préfet maritime, de l’amiral, des médecins, «qui tous faisaient leur devoir avec un sublime dévouement», comme si le devoir accompli et l’exemple dû par les chefs étaient une rare curiosité. Puis ronflaient des tirades sur la grandeur du sacrifice, la beauté de la mort pour la patrie, en prologue à l’apothéose des funérailles nationales, avec les drapeaux, les baïonnettes, les panaches, les uniformes, au milieu de tout un peuple dont on sentait se lever les suffrages comme des palmes.
Bernard lisait cela jusqu’au bout, le relisait souvent, en s’exaltant à mesure. L’horreur de la catastrophe s’effaçait derrière la gloire qui remuait sa vieille âme de soldat et de français; et l’imagination dupait son cœur au point qu’il en oubliait la mort de son gars.