Le Secours de ma vie débordait avec la Gaude en sabots blancs et en jupons courts, la poitrine magnifique dans le corsage écarlate. Chargé d’hommes recrutés pour la manœuvre, le Laissez-les dire sortit sous la main de Perchais. Puis, ce fut l’Aimable Clara où Double Nerf exhibait ses glorieux biceps, parmi l’équipage qui chantait en vidant bouteilles:

Il faut les voir tous ces jolis garçons,
Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!
Il faut les voir tous ces jolis garçons,
Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!...

Sans éclat, Urbain Coët glissa dans le sillage de la chanson qui sonnait sur le cristal des eaux calmes. D’autres chœurs s’enlevaient sur d’autres barques. Les sloops prenaient la file le long de la terre blonde; et déjà la rade de la Chaise apparaissait peuplée de voiles, sous le grand bois de chênes poussé dans la falaise.

Les barques arrivent, décrivent d’un coup d’aile un demi-cercle dont la trace persiste, et, leur aire cassée, glissent encore, s’arrêtent, les voiles inertes, comme on meurt après un dernier soupir. Ce sont les chaloupes de l’Epoids, noires et rondes, aux voiles cambrées; les Pornicaises peintes et les côtres des Sables, puissants près des Noirmoutrains aux culs grêles; ce sont des Bretons, ténébreux, dressant haut leurs deux mâts sans haubans, comme des pieux; et puis des yachts, aux coques glacées, aux ponts blancs éclairés de cuivres; des régatiers fuselés, ras l’eau comme des pirogues, dominés d’effarantes voilures. Des canots, des youyous circulent. Les ancres mouillent avec fracas, les poulies chantent en plaintes rythmiques; des voix hèlent des voix; des chansons, des rires, des jurons passent. C’est tout un tumulte sans violence, dilué dans l’air immense, amorti par l’eau; un mouvement joyeux qui occupe l’adresse et la force des hommes; une cohue d’embarcations actives; ce sont des maillots bleus, des pantalons blancs, des éclats de vernis, de ripolin, et sur la mer les reflets verts, jaunes, rouges des grand’voiles éployées dans le soleil. Vision magnifique de la vie expansive, lumineuse, avec la mer qui palpite comme une poitrine, avec les gros bouquets de chênes qui poussent vers le ciel toute la fécondité d’une terre, avec les barques qui sont des êtres de lutte et de misère, avec les hommes vigoureux et souples, entraînés pour vaincre.

Le vent du large roulait à la cime du bois en la faisant vivre au-dessus de l’estacade qui se chargeait de monde au point de paraître ployer. Des toilettes claires remuaient sur le remblai avec la houle légère des ombrelles. Il y avait des équipages sous la voûte de la grande allée, près des ânes de louage qui attendaient patiemment en écrasant leur crottin.

Les trois Goustan étaient là, accotés au garde-fou. Couronné d’un feutre noir, la boutonnière adornée du ruban tricolore, grand-père exhibait des breloques d’argent sur son ventre creux. Les gars, en chapeaux de paille et en manchettes, l’encadraient, et, à chaque poignée de main, ils entonnaient d’une seule voix:

—Vous l’avez vu?...

—Quoi?...

—Not’ bateau, l’ dernier qu’on a fait?... Tenez, là-bas, près du breton, le grand sloop bleu... Oui, là... Dame! c’est d’ la belle ouvrage, et ça marche que l’ diable!... Il va rafler tous les prix!

Le Dépit des Envieux oscillait doucement de son grand mât avec des airs calmes et entendus, tandis que son long bout-dehors encensait sur les houles mortes. Une femme embarquait dans le canot accosté; des enfants furent passés à bout de bras; et un homme nagea vers l’estacade où Louise Piron attendait la Marie-Jeanne.