Extasiés devant leur œuvre, les Goustan poursuivaient ingénûment leur réclame admirative, et François affirmait qu’il n’y avait jamais eu à flot meilleur bateau, qu’il courait plus vite que le train, et que, vent arrière, c’est point le vapeur qui le rattraperait!
Par instant on entendait grincer la crécelle des loteries où tournent des pyramides de vaisselle devant la convoitise des amoureux qui rêvent de ménage. Les pétards de la tête de turc éclataient coup sur coup en proclamant la force des gars. Les rires se mêlaient aux cris; la joie montait dans le soleil, avec une poussière blonde, au-dessus de la foule agitée d’une grosse rumeur sans piétinement, parce que le sable mangeait le bruit des pas.
Louchon le facteur, efflanqué sous la blouse, flânait en compagnie du ventre de Zacharie. Des gaillards déambulaient vers le bois, un litre sous chaque bras et des charcuteries dépassant la poche. Malchaussé, qui avait construit hier l’estrade du jury et planté six mâts, circulait affairé, en bras de chemise, suivi d’un compagnon, la masse à l’épaule.
Sous la tente, les autorités braquaient des jumelles. Autour du fort Saint-Pierre où l’artificier bourrait les mortiers, deux gendarmes contenaient les galopins.
Brusquement, un coup de canon fixa la foule. Le remblai mouvant se retourna d’une pièce vers la mer. Un grand drapeau tricolore descendait paisiblement d’un mât et une petite fumée s’enlevait jusqu’à la crête du bois où le vent l’emporta.
Des youyous, des plates débordent de partout, chargés de gars robustes qui montrent leur poitrine et des bras nus bleuis de tatouages. Les peaux basanées, fermes sur les muscles durs, les gueules barbues, rutilantes, les poings massifs, les reins sanglés grouillent tumultueusement sur les pilotis, les échelles et dans les canots secoués par le flot vif. On chante, on jure, on s’interpelle. Des casquettes sont brandies et des litres vidés à même le goulot. Et sur tout cela du soleil à profusion, une atmosphère lumineuse et chaude qui excite encore la vie déchaînée sur cette mer transparente, féconde et gonflée, vivante aussi.
Déjà les yachts croisent sous voiles, blancs fuseaux qui emmêlent leurs sillages autour des chaloupes. Les grands portent haut toute leur voilure, étarquée à bloc et si plate qu’elle se confond avec le mât aux virements de bord; les petits ont serré de la toile parce qu’il vente toujours sec hors de l’abri du bois. Ils évoluent sûrement, prestement, inclinés sous une rafale, puis redressés avec lenteur, courant sur leur aire les voiles battantes, ou fuyant vent arrière, la mâture ployée en avant. Couchés sur leur pont pour diminuer la résistance, les hommes immobiles ont par intervalle des gestes forts, précis, mécaniques, qui changent d’un coup l’allure du bateau. L’âme des hommes et l’âme des barques est maintenant la même. Leur sang bat au delà de leurs artères, jusqu’au fond de la quille tranchante, jusqu’au sommet du flèche tendu. Leurs muscles travaillent dans le gréement qui crie. Ils évoluent avec la barque, penchent, roulent, gémissent avec elle. Il n’y a plus qu’un être vivant, puissant, aux multiples yeux contractés d’attention, qui se meut pour la lutte parfois meurtrière, toujours sans merci.
Un coup de canon!
La fanfare en location déchaîne ses cuivres dans une Marseillaise vigoureuse. Au fort Saint-Pierre le drapeau est amené. Les grands yachts coupent la ligne, en paquet, et courent au large, dans le ballonnement lumineux de leur voilure, vers l’est où paraît le point noir de la bouée. Le ciel est toujours d’une blancheur brumeuse, à peine brouillée d’azur; la mer vert émeraude, hachée de traits d’écume.
En tête on reconnaît les deux hautes silhouettes du Mab et de l’Elga. Successivement les bateaux de plaisance partent en séries distinguées par un guidon qui bat à leur grand’voile. Des barques à moteur jouent sur rade ou suivent les petits régatiers qui fuient la côte, comme des mouches d’eau légères et imprudentes.