Maintenant les rudes chaloupes restent seules, mouillées en rang par le travers. Les Sablais sont en avant et derrière eux s’alignent les Noirmoutrains avec la coque blanche du Laissez-les dire en tête de file. Depuis le matin, Perchais monte la garde à son bord pour empêcher son concurrent de lui voler sa place. Puis viennent Le Secours de ma vie avec sa large ceinture d’ocre rouge, le Bon Pasteur noir et blanc, L’Aimable Clara vert et rouge où Double Nerf mène un chœur de forcenés; puis le Dépit des Envieux, calme dans sa robe bleue pâle rehaussée d’outre-mer; puis les coques grises du Brin d’Amour, du Bec salé et d’autres, L’Espoir en Dieu, le Vas-y-j’en viens, l’Etendard du Christ, et d’autres encore aux couleurs vives, luisant sous l’arrosage des vagues qui les roulent en raidissant leurs amarres tirées brusquement de l’eau avec un bruit strident d’aspiration.
Les mâtures oscillent avec ensemble. Les hommes sont à leur poste, pendus aux drisses, la tête nue, immobile dans le vent. Une impatience fébrile exaspère les plus modérés. Les secousses des barques se répercutent dans leur thorax où le cœur saute. Des ordres, des jurons brefs partent comme des balles. On voit le caraco rouge de la Gaude flamber sur le Secours de ma vie et la stature de Perchais dominer pesamment l’arrière de son bateau. Les regards mangent la terre, dans l’attente du signal, et sur toute la chaîne des sloops, un grand souffle de force brute gonfle à éclater les poitrines et les coques.
Un coup de canon!
—Ho hisse! Ho hisse!... Hardi p’tit gars! Ho hisse!...
Par grandes pesées, les lourdes voilures s’enlèvent, flasques, loqueteuses, puis éployées brusquement, arrachent les barques du mouillage. Les palans forcés geignent de douleur. Les hommes, accrochés par grappes, étarquent à coups de reins. Et les voiles se tendent, s’aplatissent, crispant leurs empointures, tandis que les hommes se ruent sans cesse à grands cris.
—Hardi garçon!... Ho hisse! Ho hisse!...
Le Bon Pasteur tombe sur l’Aimable Clara et les deux Aquenette s’insultent sauvagement, bord à bord. Il n’y a plus de frères, mais des ennemis qui gesticulent comme des singes fous. Soudain le foc du Vas-y-j’en viens se fend du haut en bas et s’envole en guenilles.
Au large les yachts virent la bouée de la Vendette et courent au plus près sur Pierre-Moine. Les Sablais endiablés filent sur la même route, et tout de suite après s’avancent parallèlement la voilure bleue du Laissez-les dire, la voilure rousse du Dépit des Envieux.
Les deux sloops ont appareillé aussi promptement l’un que l’autre et pris ensemble la tête de leur série. Malgré la forte brise, ils établissent chacun leurs flèches, téméraires et se défiant dans leur marche de front. A bord, les équipages à plat ventre guettent silencieusement les manœuvres réciproques. Urbain Coët est agrippé à sa barre, petit, ramassé, la face au vent, les regards sautillant de la barque à la bouée. Perchais au contraire est rejeté en arrière, la poitrine largement développée, la casquette sur les yeux et des deux mains il s’arc-boute à une barre neuve.
Sur l’estacade la Marie-Jeanne a retrouvé le père Couillaud et ses deux sœurs. Elles sont assises, avec leurs enfants entre elles, les jambes pendantes au-dessus de l’eau qui forme et déforme inlassablement des lacis d’ombre et de lumière, dans les pilotis, au-dessous d’elles. Les taches mobiles s’étendent, se rétrécissent, se pénètrent, se divisent, animées d’un mouvement amiboïde qui fait ressembler ce coin de mer à une nappe grouillante de cellules vives. Les trois femmes bavardent aigrement, poussent des cris par intervalle en désignant le large où les voilures multicolores se poursuivent avec acharnement.