A perte de vue, au ras du marais, les étoiles fourmillaient imperceptiblement.
La cloche sonnait à la pointe de la jetée, sans répit, à longs coups espacés comme ceux d’un glas, et parfois s’emballait dans une volée haletante où l’on sentait toute l’exaspération d’une main nerveuse.
On entendait la cloche depuis le matin dans le village silencieux, mais sans la voir, parce qu’elle tintait là-bas, sur l’eau, parmi la brume. Elle sonnait en mineur, sans défaillance, régulièrement ou par grande secouée, et la tombée constante de la note lugubre dans le calme sourd serrait le cœur et faisait frissonner.
Le brouillard était venu dès dix heures avec le prime flot. Sous un ciel bas et fumeux, taché d’une lueur diffuse à l’endroit du soleil, sous un ciel de janvier bien qu’on ne fut qu’en novembre, une buée lourde avait soudain paru, s’avançant rapidement du fond du large, emportée, semblait-il, par un grand vent. Et elle effaçait tout sur son passage, le point noir des barques au loin, le champ infini de la mer glauque, les tours jumelles du Pilier, le marais, la jetée, le port... Et l’on était surpris, quand on baignait dans ces nuages qui dérivaient hâtivement, de s’apercevoir qu’aucune brise ne les poussait.
Maintenant le village était blotti dans la crainte. La vie s’était tue; l’air avait perdu sa sonorité, les choses leur écho. On se cherchait d’une maison à l’autre, on se hélait en appels étouffés et la jetée ne retentissait point du soufflet des sabots. N’était la voix de la cloche, on pouvait croire que le brouillard avait effacé l’humanité sur cette pointe de terre.
Pourtant, à l’extrémité de la digue, des femmes demeuraient groupées. La cloche tintait au-dessus de leur tête dans son bâtis en forme de guillotine, sous la main de la Gaude qui l’agitait par intervalle. Sur son mât, le petit feu vert allumé par Zacharie s’efforçait de trouer la brume. A peine si la mer apparaissait aux pieds de la jetée qui avait pris des proportions de rempart, et d’en haut les femmes penchées distinguaient mal une surface d’étain sur laquelle se traînaient en adhérant des vapeurs floches.
Le brouillard sentait l’âcre et déposait de l’humidité. La corde de la cloche était raide et ne balançait pas quand on la lâchait. Les femmes avaient un foulard sur la tête; il ne faisait pas un temps à sortir une coiffe.
Elles parlaient peu. Elles regardaient devant elles dans l’opaque, du côté où les hommes étaient partis pour la pêche, du côté où ils devaient chercher leur route, à tâtons sur l’eau noire, sans repère, sans vue, avec l’unique secours d’un doigt aimanté qui désigne à peu près le nord.
Quelques-unes tricotaient machinalement, parce que l’habitude de leurs mains était plus forte que l’inquiétude de leur cœur. La plupart attendaient simplement, avec résignation. Et les enfants se serraient aux jupes, instinctivement craintifs du brouillard sournois.
Le brigadier Bernard, Zacharie et le vieux Piron opinaient parmi les femmes. Ils étaient graves et faisaient des hypothèses: la mer a encore trois heures de montée; avec le courant et le petit souffle de l’ouest, les gars peuvent rentrer avant le jusant; sonne hardiment la Gaude!