Une voix perdue dans le nuage répondit:

Brin d’amour!

Machinalement tous répétèrent le nom, sauf deux tricoteuses, la mère Viel et la Chiron dont les visages s’éclairèrent et qui se retirèrent du groupe où on les envia et où elles n’avaient plus rien à faire. On entendit l’eau battre sous des avirons et une grande ombre se dressa au ras de la jetée, une ombre de brouillard en forme de barque. Le buste en avant, toutes les femmes interrogeaient à la fois, chacune pour son compte.

De son bord Chiron expliqua:

—Les gars arrivent derrière; sauf Perchais et Coët qu’étaient ben dans l’large quand s’a levé la brume.

La Perchais lâcha la corde en soufflant, fâchée de sonner pour Urbain Coët, en même temps que pour son mari, et la jeune femme de Charrier empoigna résolument la corde. Le glas continua en mineur, dans le silence.

Maintenant des cornes répondaient dans le lointain, d’on ne savait où,—était-ce de l’eau? de la terre? du ciel?—la vue se perdait à dix mètres. Les beuglements sourds du troupeau qui cherchait l’étable se croisaient et sourdaient tellement à perte d’ouïe, dans l’harmonie du calme, que les éclats tumultueux de la cloche semblaient inconvenants. Des fantômes de barques, qui vivaient par le bruit, rentraient au port successivement.

Les femmes au cœur content remontaient au village en bavardant le long de la jetée déroulée magiquement sous leurs pieds à mesure qu’elles avançaient. La Marie-Jeanne était allée conduire ses enfants à la maison, parce que l’humidité imprégnait leur camisole et qu’il ne fallait pas qu’ils aient froid. En revenant, elle fit une prière à la croix plantée dans la cour d’Izacar. Quelque chose se désespérait en elle bien qu’elle sût qu’Urbain se dirigeait d’instinct à la mer et que son grand côtre bleu à voiles rousses lui apparût toujours dans une gloire victorieuse, comme au soir de la régate.

Elle monta sur la dune, de l’autre côté de la Corbière, pour voir le large. De la brume si dense que la barque du père Crozon le homardier, mouillée à ses pieds, était effacée et aussi l’eau tout autour d’elle. On respirait une aigre salure et les cils mettaient une touche froide aux paupières en battant. La Marie-Jeanne écouta un instant les sons ouatés de la cloche, puis elle s’en retourna en longeant le cimetière. Elle vit la tombe du vieux Jean-Marie Coët accotée au mur bas. Le village, la mer, tout lui semblait un grand cimetière sous le silence définitif et le glas agonisant. Elle trembla, se hâta vers la jetée. La nuit tombait.

Devant le canot de sauvetage, on l’aborda.