Mais Gaud ne devait plus se reposer maintenant que l’inquiétude habitait son cœur.
Il retourna sur la jetée où Sémelin hissait la norvégienne à l’aide de la grue. Pour renouer, il s’excusa un peu longuement et s’offrit à virer le treuil. Plein de ressentiment, le bonhomme l’écarta:
—Va veiller ta femme et laisse la mer tranquille!
En vain plaisanta-t-il; Sémelin ne prononça plus une parole et retira ses yeux si loin dans ses creuses orbites que plus rien ne vécut sur cette face stigmatisée par la mer.
Les jours suivants, Gaud rôda par les falaises, marchant sans galoches sur des chaussons de cuir. Il tendait ses lignes sous le phare, ou, par temps calme, passait des heures dans les enfléchures de son mât, la jumelle à la main, dominant l’îlot entier de son regard. Le soir il clava la porte de leur maison, qu’il n’avait point encore l’habitude de fermer, et, lorsque sa femme s’en fut pêcher des patelles du côté des Chevaux, il l’accompagna désormais.
Les garde-phare l’ignorèrent.
Sémelin n’existait plus hors le service depuis la journée du miracle interrompu. Durant les veilles, il lisait interminablement dans le Paroissien Romain, ou assemblait des coquillages en figures simples. Piron affectait de ne pas approcher du sémaphore, mais l’après-midi, il montait à une fenêtre haute d’où il pouvait voir la Gaude vaquer autour de chez elle.
Un matin le Martroger accosta la jetée du Pilier. Les hommes débarquèrent les approvisionnements, le charbon, le pétrole. Il ventait sec par-dessus l’île et des nuages tassés roulaient bas, crevant parfois en giboulées. Jean-Baptiste descendit du phare un sac sur le dos.
C’était son tour de congé. Il allait passer dix jours à terre. Le petit sloop l’emmena sur la mer cahoteuse. Dans l’enceinte du sémaphore, la Gaude lavait son linge, les bras nus dans la mousse; elle ne s’était pas dérangée. Gaud suivit la barque à perte de vue, rentra chez lui, tira du buffet un flacon d’alcool et en avala deux grandes lampées en signe de joie.
Quand Jean-Baptiste débarqua dans l’Herbaudière, le village agonisait de liesse. On achevait de boire le chargement de la Ville de Royan recueilli après le naufrage. A l’enseigne du XXe Siècle Zacharie se lamentait parce qu’on délaissait son auberge; mais c’était là feinte d’honnête commerçant qui loge les gendarmes, car il avait enterré dans sa cave deux barils de rhum et trois caisses de bougies crochetés à la côte.