La plupart des pêcheurs se réjouissaient naïvement. Ils s’invitaient les uns les autres, tant que pissait le fût installé sur la table. Des femmes qui voulurent d’abord s’interposer avaient fini par trinquer, en parlant très haut de leur misère pour s’excuser.

Le soir du naufrage, Aquenette avait résumé l’opinion générale:

—C’est d’ la chance, tot de même, ren qu’ du bon!

De fait il n’y avait que des alcools de marque et des apéritifs. Ils se les étaient disputés sur la grève, à coups de poing. Double Nerf et Perchais avaient fait des rafles. Et personne n’avait songé aux morts.

Le capitaine seul de la Ville de Royan avait été pêché sous Belle-Ile par un caboteur. Il venait de mourir sans doute, après trente heures d’épouvantable espoir, durant lesquelles la mer avait roulé cette souffrance humaine avant de l’achever. Son corps, enfilé dans une bouée, était à demi scié par le frottement du liège; il avait à chaque pied une boule de crabes qui ne lâchèrent point prise quand on le tira de l’eau.

Le brigadier Bernard avait tenté de contenir les pirates, mollement aidé par le garde-champêtre, qui fermait plutôt les yeux, et même prenait sa part en ricanant:

—Que voulez-vous, c’est l’ bon Dieu qui nous l’envoie!

Et pendant plus d’une semaine, une folie alcoolique secoua le village. A peine si quatre ou cinq barques sortaient tous les jours pour aller en pêche. Les mareyeurs n’avaient plus de poissons, les usines manquaient de sardines et les gérants étaient incapables de rassembler leur personnel.

La nuit on alluma plusieurs fois de grands feux sur la grève, autour desquels les gars et les filles nouaient des rondes fantastiques, tandis que des reflets d’incendie fulguraient sur l’eau du port. Et le matin au petit jour, au lieu de la belle agitation des vareuses claires, des sabots sonores, des embarquements bruyants et des appareillages, le soleil éclairait des corps affalés, comme des cadavres, sur le sable ravagé et des tas de cendres qui parfois fumaient encore.

Le syndic de la marine et le maire de Noirmoutier durent intervenir parce qu’il y eut des soulées tragiques. Le désir d’être le premier, ardent chez ces hommes, qui vivent dans la lutte et l’émulation, s’exaspérait avec l’ivresse. Aux souvenirs interminables des tempêtes affrontées, des pêches mémorables et des régates épiques, des champions se défièrent et l’on vit l’acier luire au bout des poings. Aquenette le Nain, qui n’a pas la force, fut prompt à dégaîner. Il fallut les gendarmes pour mettre fin au pillage et faire rentrer les couteaux. On arrêta Double Nerf, Bourrache et Charrier.