E Soleil commençoit à échauffer la terre, &oeillader sa maitresse d'un regard amoureux, quand le Sagamos Membertou (apres noz prieres solennellement faites & Dieu, & le desjeuner distribué au peuple selon la coutume) nous vint avertir qu'il avoit veu une voile sur le lac, c'est à dire dans le port, que venoit vers notre Fort. A cette joyeuse nouvelle chacun va voir, mais encore ne se trouvoit-il persone qui si bonne veuë qu lui' quoy qu'il soit âgé de plus de cent ans. Neantmoins on découvrit bientôt ce qui en étoit. Le sieur de Poutrincourt fit en diligence appreter la petite barque pour aller reconoitre. Champ-doré & Daniel Hay y allerent & par le signal qu'ils nous donnerent étans certains que c'étoient amis, incontinent fimes charger quatre canons, & une douzaine de fauconneaux, pour saluer ceux qui nous venoient voir de si loin. Eux de leur part ne manquerent à commencer la féte, & décharger leurs pieces, auquels fut rendu le reciproque avec usure. C'étoit tant seulement une petite barque marchant souz la charge d'un jeune homme de saint-Malo nommé Chevalier, lequel arrivé au Fort bailla ses lettres au sieur de Poutrincourt, léquelles furent leuës publiquement. On lui mandoit que pour ayder à sauver les frais du voyage, le navire (qui étoit encor le JONAS) s'arreteroit au port de Campseau pour y faire pecherie de Morue, les marchans associez du sieur de Monts ne sachans pas qu'il y eût pecherie plus loin que ce lieu: toutefois que s'il étoit necessaire il fit venir ledit navire au Port Royal. Au reste, que la societé étoit rompue, d'autant que contre l'honneteté & devoir les Holandois (qui ont tant d'obligation à la France) conduits par un traitre François nommé La Jeunesse, avoient l'an precedent enlevé les Castors & autres pelleteries de la grande riviere de Canada: chose qui tournoit au grand detritement de la societé, laquelle partant ne pouvoit plus fournir aux frais de l'habitation de dela, comme elle avoit fait par le passé. Joint qu'au Conseil du Roy (pour ruiner cet affaire) on avoit nouvellement revoqué le privilege octroyé pour dix ans au sieur de Monts, pour la traicte des Castors, chose que l'on n'eût jamais esperé. Et pour cette cause n'envoyoient personne pour demeurer là apres nous. Si nous eumes aussi une grande tristesse de voir une si belle & si sainte entreprise rompuë: que tant de travaux & de perils passez ne servissent de rien: & que l'esperance de planter là le nom de Dieu, & la Foy Catholique s'en allât evanouie. Neantmoins apres que le sieur de Poutrincourt eut long temps songé sur ceci, il dit que quant il y devroit venir tout seul avec sa famille il ne quitteroit point la partie.

Ce nous estoit, di-je, grand deuil d'abandonner ainsi une terre qui nous avoit produit de si beaux blez, & tant de beaux ornemens de jardins. Tout ce qu'on avoit peu faire jusques là ç'avoit été de trouver lieu propre à faire une demeure arretée, & une terre qui fût de bon rapport. Et cela étant fait, de quitter l'entreprise, c'étoit bien manquer de courage. Car passée une autre année il ne falloit plus entretenir d'habitation. La terre étoit suffisante de rendre les necessitez de la vie. C'est le sujet de la douleur qui poignoit ceux qui étoient amateur de voir la Religion Chrétienne établie en ce païs là. Mais d'ailleurs le sieur de Monts, & ses associés étant en perte, & n'ayans point d'avancement du Roy, c'étoit chose qu'ilz ne pouvoient faire sans beaucoup de difficulté, que d'entretenir une habitation pardela.

Voila les effects de l'envie, qui ne s'est pas glissée seulement és coeurs des Hollandois pour ruiner une si sainte entreprise, mais aussi des nôtres propres, tant s'est montrée grande & insatiable l'avarice des Marchans qui n'avoient part à l'association du sieur de Monts. Et sur ce je diray l'abondant, que de ceux qui nous sont venu querir en ce païs là il y en a eu qui ont osé méchamment aller dépouiller les morts,& voler les Castors que ces pauvres peuples mettent pour le dernier bien-fait sur ceux qu'ils enterrent, ainsi que nous dirons plus amplement au dernier livre. Chose qui rend le nom François odieux & digne de mépris parmi eux, qui n'ont rien de semblable, ains le coeur vrayement noble & genereux, ayans rien de particulier ains toutes choses communes, & qui font ordinairement des presens (& ce fort liberalement, selon leur moyen) à ceux qu'ils aiment & honorent. Et outre ce mal, est arrivé que les Sauvages, lors que nous étions à Campseau, tuerent celui qui avoit montré à noz gens les sepulcres de leurs morts. Je n'ay que faire d'alleguer ici ce que récite Herodote de la vilenie du Roy Darius, lequel pensant avoir trouvé la mere au nid (comme on dit) c'est à dire des grands thresors au tombeau de Semiramis Royne des Babyloniens, eut un pié de nez, ayant au dedans trouvé un écriteau contraire au premier, tensoit aigrement de son avarice & méchanceté.

Revenons à noz tristes nouvelles & aux regrets sur icelles. Le sieur de Poutrincourt ayant fait proposer à quelques uns de nôtre compagnie s'ilz vouloient là demeurer pour un an, il s'en presenta huit, bons compagnons, auquels on promettoit chacun une barique de vin, de celui qui nous restoit, & du blé suffisamment pour une année: mais ilz demanderent si hauts gages qu'il ne peût pas s'accomoder avec eux. Ainsi se fallut resoudre au retour. Le jour declinant nous fimes les feuz de joye de la naissance de Monseigneur le Duc d'Orleans, & recommençames à faire bourdonner les canons & fauconneaux, accompagnez de force mousquetades, le tout aprés avoir sur ce sujet chanté le Te Deum.

Ledit Chevalier apporteur de nouvelles avoit en charge de Capitaine au navire qui étoit demeuré à Campseau, & en cette qualité on lui avoit baillé pour nous amener six moutons, vint-quatre poules, une livre de poivre, vint livres de ris, autant de raisins & de pruneaux, un millier d'amandes, une livre de muscades, un quarteron de canelle, demi livre de giroffles, deux livres d'ecorces de citrons, deux douzaines de citrons, autant d'orenges, un jambon de Maience, & six autres jambons, une barique de vin de Gascogne, & autant de vin d'Hespagne, une barique de boeuf salé, quatre pots & demie d'huile d'olive, une jarre d'olives, un baril de vinaigre, & deux pains de sucre: Mais tout cela fut perdu par les chemins par fortune de gueule, & n'en vimes pas grand cas: neantmoins j'ay mis ici ces denrées afin que ceux qui voudront aller sur mer s'en pourvoient. Quant aux poules & moutons on nous dit qu'ils étoient morts durant le voyage: ce que nous crumes facilement mais nous desirions au moins qu'on nous en eût apporté les os. On nous dit encore pour plus ample resolution, que l'on pensoit que nous fussions tous morts. Voila sur quoy fut fondée la mangeaille. Nous ne laissames toutefois de faire bonne chere audit Chevalier & aux siens, qui n'étoient pas petit nombre, ni buveurs semblables à feu Monsieur le Marquis de Pisani. Occasion qu'ilz ne se deplaisoient point avec nous: car il n'y avoit que du cidre bien arrousé d'eau dans le navire où ils étoient venus pour la portion ordinaire. Mais quant audit Chevalier, dés le premier jour il parla du retour. Le sieur de Poutrincourt le tint quelque huit jours en esperance: au bout déquels voulant s'en aller, ledit sieur mit des gens dans sa barque, & le retint sur quelque rapport que ledit Chevalier avoit dit qu'étant à Campseau il mettroit le navire à la voile, & nous lairroit là.

A la quinzaine ledit sieur envoya une barque audit Campseau chargée d'une partie de nos ouvriers, pour commencer à detrapper la maison.

Au commencement de Juin les sauvages en nombre d'environ quatre cens partirent de la cabanne que le Sagamos Membertou avoit façonnée de nouveau en forme de ville environnée de hautes pallissades, pour aller à la guerre contre les Armouchiquois, qui fut à Chouakoet, à environ quatre-vints lieuës loin du Port Royal, d'où ilz retournerent victorieux, par les stratagemes que je diray en la description que j'ay faite de cette guerre en vers François. Les Sauvages furent prés de deux mois à s'assembler là. Membertou le grand Sagamos les avoit fait avertir durant & avant l'hiver, leur ayant envoyé des hommes exprés, qui étoient ses deux fils Actaudin & Actaudinech, pour leur donner là le Rendez-vous. Ce Sagamos est homme des-ja fort vieil, & a veu le Capitaine Jacques Quartier en ce païs là auquel temps il étoit des-ja marié, & avoit enfans, & neantmoins ne paroit point avoir plus de cinquante ans. Il a eté fort grand guerrier & sanguinaire en son jeune âge & durant sa vie. C'est pourquoy on dit qu'il a beaucoup d'ennemis, & est bien aise de se tenir aupres des François pour vivre en seureté. Durant cette assemblée il fallut lui faire des presens & dons de blé, & féves, méme de quelque baril de vin, pour fétoyer ses amis. Car il remontroit au sieur de Poutrincourt: «Je suis le Sagamos de ce païs ici, j'ay le bruit d'étre ton ami, & de tous les Normans (car ainsi appellent-ils les François, ainsi que j'ay dit) & que vous faites cas de moy: ce me seroit un reproche si je ne montrois les effects de telle chose.» Et neantmoins soit par envie ou autrement, un autre Sagamos nommé Chkoudun, lequel est bon ami des François nous fit rapport que Membertou machinoit quelque chose contre nous, & avoit harangué sur ce sujet. Ce qu'entendu par le sieur de Poutrincourt, soudain il l'envoya querir pour l'étonner,& voir s'il obeiroit. Au premier mandement, il vint seul avec noz gens, & ne fit aucun refus. Occasion qu'on le laissa retourner en paix apres avoir receu bon traitement, & quelque bouteille de vin, lequel il aime parce (dit-il) que quand il en a beu il dort bien, et n'a plus de soin, ni d'apprehension. Ce Membertou nous dit au commencement que nous vimmes là qu'il vouloit faire un present au Roy de sa mine de cuivre, par ce qu'il voyoit que nous faisions cas des metaux,& qu'il faut que les Sagamos soient honétes & liberaux les uns envers les autres. Car lui étant Sagamos il s'estime pareil au Roy, & à tous ses Lieutenans: & disoit souvent au sieur de Poutrincourt qu'il lui étoit grand ami, frere compagnon, & égal, montrant cette égalité par la jonction des deux doits de la main que l'on appelle index ou le doit demonstratif. Or jaçoit que le present qu'il vouloit faire à sa Majesté fût chose dont elle ne se soucie, neantmoins cela lui partoit de bon courage, lequel doit étre prisé comme si la chose étoit plus grande, ainsi que fit ce Roy des Perses qui receut d'aussi bonne volonté une pleine main d'eau d'un païsan comme les plus grands presens qu'on lui avoit fait. Car si Membertou eût eu davantage il l'eût offert liberalement.

Le sieur de Poutrincourt n'ayant point envie de partir delà qu'il n'eût veu l'issue de son attente, c'est à dire la maturité des blés, il delibera apres que les Sauvages furent allés à la guerre, de faire voyages le long de la côte. Et pource que Chevalier desiroit amasser quelques Castors, il envoya dans une petite barque à la riviere Saint-Jean, dite par les Sauvages Oigoudi, & l'ile Sainte-Croix: & lui Poutrincourt s'en alla dans une chaloupe à ladite mine de cuivre. Je fus du voyage dudit Chevalier: & traversames la Bay Françoise pour aller à ladite riviere: là où sitôt que fumes arrivez nous fut apportée demie douzaine de Saumons frechement pris: & y sejournames quatre jours, pendant léquels nous allames és cabanes du Sagamos Chkoudun, là où nos vimes quelques quatre-vints ou cent Sauvages tout nuds, hors-mis le brayet, qui faisoient Tabagie des farines que ledit Chevalier avoit troqué contre leurs vieilles pannes pleines de pous (car ilz ne lui baillerent que ce qu'ilz ne vouloient point.) Ainsi fit-il là un trafic sordide que je prise peu. Mais il peut dire que l'odeur du lucre est suave & douce de quelque chose que ce soit, & ne dedaignoit pas l'Empereur Vespasien de recevoir par sa main le tribut qui lui venoit des pissotieres de Rome.

Etans parmi ces Sauvages le Sagamos Chkoudun nous voulut donner le plaisir de voir l'ordre & geste qu'ilz tiennent allans à la guerre, & les fit tous passer devant nous, ce que je reserve à dire au dernier livre. La ville d'Ouigoudi (ainsi j'appelle la demeure dudit Chkoudun) étoit un grand enclos sur un tertre fermé de hauts & menus arbres attachez l'un contre l'autre, & au dedans plusieurs cabannes grandes & petites, l'une déquelles étoit aussi grande qu'une halle, où se retiroient beaucoup de menages: & quant à celle où ilz faisoient la Tabagie elle étoit un peu moindre. Une bonne partie dédits sauvages étoient de Gachepé qui est le commencement de la grande riviere de Canada, & nous disent que de leur demeure ils venoient là en six jours, dont je fus fort étonné, veu la distance qu'il y a par mer: mais il abbregent fort leurs chemins, & font des grans voyages par le moyen des lacs & rivieres, au bout déquelles quant ils sont parvenus, en portant leurs canots trois ou quatre lieuës ils gaignent d'autres rivieres qui ont un contraire cours. Tous ces Sauvages étoient là venus pour aller à la guerre avec Membertou contre les Armouchiquois.