Or d'autant que j'ay parlé de cette riviere d'Ouigoudi au voyage du sieur de Monts, je n'en diray ici autre chose. Quand nous retournames à nôtre barque qui étoit à demie lieuë de là à l'entrée du Port à l'abri d'une chaussée que la mer y a fait, noz gens & (particulierement Champ-doré, qui nous conduisoit) étoient en peine de nous, & ayans veu de loin les Sauvages en armes pensoient que c'étoit pour nous mal faire; ce qui eût eté aisé, pource que nous n'étions que deux: Et pour ainsi furent bien aises de nôtre retour. Apres que le lendemain vint le Devin du quartier crier comme un desesperé à-l'endroit de nôtre barque. Ne sachans ce qu'il vouloit dire on l'envoya querir dans un petit bateau, & nous vint haranguer, & dire que les Armouchiquois étoient dans les bois, & les venoient attaquer, & qu'ils avoient tué de leurs gens qui étoient à la chasse: & partant que nous descendissions à terre pour les assister. Ayans ouï ce discours qui ne tendoit à rien de bon selon nôtre jugement, nous lui dimes que noz journées étoient limitées, & noz vivres aussi, & qu'il nous convenoit de gaigner païs. Se voyant éconduit il dit que devant qu'il fût deux ans il faudroit qu'ilz tuassent tous les Normans, ou que les Normans les tuassent. Nous nous mocquames de lui, & lui dimes que nous allions mettre nôtre barque devant leur Fort pour les aller tous saccages. Mais nous ne le fimes pas. Car nous partimes ce jour là: & ayans vent contraire, nous nous mimes à l'abri d'une petite ile, où nous fumes deux jours: pendant léquels l'un alloit tirer aux Canars pour la provision: l'autre faisoit la cuisine: Champ-doré & moy allions le long des rochers avec marteaux & ciseaux cherchans s'il y auroit point quelques mines. Ce que faisans nous trouvames de l'acier en quantité entre les roches, dont nous fimes provision pour en faire montre au sieur de Poutrincourt.

De là nous allames en trois journées à l'ile Sainte-Croix étans souvent contrariez des vents. Et pource que nous avions mauvaise conjecture sur les Sauvages que nous avions veu en grand nombre à la riviere de Saint-Jean, & que la troupe partie du Port Royal étoit encore à Menane (ile entre ledit Port Royal & sainte-Croix) déquelz nous ne voulions pas fier, nous faisions bon guet la nuit: pendant lequel nous oyions souvent les voix des Loups-marins, qui ressembloient préque celles des Chat-huans: Chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dit & écrit que les poissons n'ont point de voix.

Arrivez que fumes en ladite ile de Sainte-Croix, nous y trouvames les batimens y laissez tout entiers, fors que le magazin étoit découvert d'un côté. Nous y trouvames encore du vin d'Hespagne au fond d'un mui, duquel nous beumes & n'étoit guere gaté. Quand aux jardins nous y trouvames des choux, ozeilles, & laictues, dont nous fimes cuisine. Nous y fimes aussi de bons patez de tourtres qui sont là frequentes dans les bois. Mais les herbes y sont si hautes, qu'on ne pouvoit les trouver quand elles étoient tuées & tombées à terre. La cour y étoit pleine de tonneaux entiers, léquels quelques matelots mal disciplinez brulerent pour leur plaisir, dont j'eu horreur quand je le vi, & jugeay mieux que devant que les Sauvages étoient (du moins civilement) plus humains & plus gens de bien que beaucoup de ceux qui portent le nom de Chrétien, ayans depuis trois ans pardonné à ce lieu, auquel ilz n'avoient seulement pris un morceau de bois, ni de sel qui y étoit en grande quantité dur comme roche.

Je ne sçay à quel propos Champlein en la relation de ses voyages imprimée l'an mille six cens treize, s'amuse à écrire que je n'ay point eté plus loin que Sainte-Croix, veu que je ne di pas le contraire. Mais il est peu memoratif de ce qu'il fait, disant là méme (pag. 151) que dudit Sainte-Croix au port Royal, n'y a que quatorze lieuës, & en la pa. 95, il avoit dit qu'il y en 25. Et si on regarde sa charte geographique il s'en trouvera pour le moins quarante.

Au partir de là nous vimmes mouiller l'ancre parmi un grand nombre d'iles confuses, où nous ouïmes quelques Sauvages, & criames pour les faire venir. Ilz nous r'envoyerent le méme cri. A quoy un des nôtres repliqua Ouen Kirau, c'est à dire, qui étes-vous? Ilz ne voulurent se declarer. Mais le lendemain Oagimont Sagamos de cette riviere nous vint trouver, & conumes que c'étoit lui que nous avions ouï. Il se disposoit à suivre Membertou & sa troupe à la guerre, en laquelle il fut griévement blessé, comme j'ay dit en mes vers sur ce sujet. Ce Oagimont a une fille âgée d'environ onze ans bien agreable, laquelle le sieur de Poutrincourt desiroit avoir, & la lui a plusieurs fois demandée pour la bailler à la Roye, lui promettant que jamais il n'auroit faute de blé, ni d'autre chose: mais onques il ne s'y est voulu accorder.

Etant entré en nôtre barque, il nous accompagna jusques à la pleine mer, là où il se mien en sa chaloupe pour s'en retourner, & de nôtre part tendimes au Port Royal, à l'entrée duquel nos arrivames avant le jour, mais fumes devant nôtre Fort injustement sur le point que le belle Aurore commençoit à montrer sa face vermeille sur le sommet des côtaux chevelus. Le monde étoit encore endormi, & n'y en eut qu'un qui se leva au continuel abbayement des chiens; mais nous fimes bien reveiller le reste à force de mousquetades,& d'éclats de trompettes. Le sieur Poutrincourt étoit arrivé le jour de devans de son voyage des mines, où nous avons dit qu'il devoit aller: & l'autre jour precedant étoit arrivé la barque qui avoit porté partie de nos ouvriers à Campseau. Si bien que tout assemblé il ne restoit plus que de preparer les choses necessaires à notre embarquement. Et en cette affaire nous vint bien à point le moulin à eau. Car autrement il n'y eût eu aucun moyen de preparer assez de farines pour le voyage. Mais en fin nous eumes de reste, que l'on bailla aux Sauvages pour se souvenir de nous.


Port de Campseau: Partement du Port Royal: Bruines de huit jours: Arc-en-ciel paroissant dans l'eau: Port Savalet: Culture de la terre exercice honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont Saint-Michel; Fruits de la Nouvelle-France presentez au Roy: Voyage en la Nouvelle-France depuis le retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit sieur au Sainct Pere à Rome.

CHAP. XVIII