J'ay veu deux hommes toujours malades & goutteux en France, qui l'à n'ont senti aucune douleur.
Je seroy trop long si je vouloy particulariser tut ce qui se pourroit rapporter en ce sujet, où n'y a moins de miracle qu'en ceux que le Pere Biart dit avoir eté faits és lieux où il s'est rencontré à la visite de quelques malades. Mais je veux donner quelque chose à la Nature, laquelle se joue continuellement à nous faire voir ses merveilles qui paroissent en milles sortes, tant és choses inanimées, qu'en la guerison de noz corps, léquels nous voyons souvent se r'aviser lors qu'ilz sont abandonnez des Medecins, & que l'esperance de santé en est du tout perdue.
Sur la nouvelle dés Baptémes des Sauvages, les Jesuites se presentent pour la nouvelle France. Empechement. Retardement à la ruine de Poutrincourt. Association des Jesuites pour le traffic. L'Eglise est en la Republique. Bancs de glace d'eau douce en mer. Justice de Poutrincourt. Mauvaise intelligence des Jesuites avec Poutrincourt. Polygamie.
CHAP. X
OUS avons ci-devant laissé le fils du sieur de Poutrincourt (que nous nommerons d'orenavant le sieur de Biencourt) au port de la Heve. Voyons maintenant la suitte de son voyage. Aprés qu'il fut arrivé sur le Banc aux Morues, il eut nouvelle de la mort du Roy: ce qui le mit en grande angoisse d'esprit, cuidant que la France seroit tout en trouble & confusion. Par qui, ni comment cette mort il ne le peût sçavoir, fors que quelques Anglois trop prompts à croire en accusoient les Jesuites. Ce fut une merveille qu'en un si grand desarroy la France fût demeurée en son calme, voire qu'au méme temps l'on eût poursuivi le dessein du siege de Juliers. Or pour ne nous éloigner de nôtre sujet, ledit de Biencourt s'étant presenté à la Royne regente, elle fut fort contente d'entendre ce qui s'étoit passé aux regenerations spirituelles des Sauvages. En cette rencontre les Jesuites de Court qui virent l'occasion opportune, ne manquerent de l'empoigner par les cheveux, disans que le feu Roy leur avoit promis d'y envoyer de leurs gens, avec deux mille livres de pension. Et de fait long temps auparavant un nommé du Jarric de Bordeau l'avoit écrit. Aquoy la Royne enclinant, elle recommanda fort étroitement (comme aussi Madame de Guercheville) au sieur de Poutrincourt, ceux qui furent destinés à cela, sçavoir les Peres Pierre Biart, & Evemond Massé. Mais ilz me pardonneront si je repete ici ce que je leur dis lors, & leur avoit dit auparavant ledit sieur de Poutrincourt, qu'il n'étoit pas encore temps, & ne se devoient tant hater d'aller là, où ilz ne verroient que solitude, & une façon ce vivre difficile & insupportable à gens de leur sorte: de maniere que leur travail pourroit étre mieux employé pardeça. Toutefois soit par zele, ou avidité de tout voir & conoitre, & de s'établir par tout, ilz poursuivirent leur pointe, & firent si bien avec ledit Biencourt, âgé pour lors de dix-huit ans, que le rendez-vous leur fut donné à Dieppe au vint-quatriéme d'Octobre.
Le sieur de Poutrincourt ayant fait de grandes pertes, comme nous avons veu ci-devant, & ha ne pouvant seul suffire à l'entreprise, s'étoit associé avec deux honorables Marchans de ladite ville de Dieppe, Du Jardin, & Du Quene. Le navire étoit quasi prét à faire voile pour se rendre en la Nouvelle-France dans le temps ordonné, & secourir ledit Poutrincourt. Mais il eut tout loisir d'attendre, & se curer les dents lui & sa troupe jusques sur la fin de Juin, & ce par l'occasion qui s'ensuit.
Quand les marchans susdits virent les Jesuites en état de se vouloir mettre dans leur navire avec leur equippage (chose du tout eloignée de leur intention) ilz ne les y voulurent recevoir, disans que la mort du Roy leur étoit encor trop recente, qu'ilz ne vouloient point fournir à une habitation qui seroit à la devotion de l'Espagnol, & qu'ilz ne pouvoient tenir leur bien asseuré en la compagnie de ces gens ici. Offrans neantmoins recevoir toutes autres sortes d'ordres, Capuccins, Cordeliers, Recollets &c. Mais non les Jesuites, sinon que la Royne les voulût tous ensemble envoyer pardela. Autrement qu'on leur rendit leur argent.
La dessus des plaintes à sa Majesté, qui en écrivit au sieur de Cigogne Gouverneur de Dieppe. Mais pour cela les marchans ne flechissent point: ains persistent au remboursement de leurs deniers. Trois mois se passent en allées & venues. En fin la Royne ordonne deux mille écus pour ledit remboursement. Belle occasion pour faire des collectes par les maisons des Princesses, & Dames devotes à Paris, Rouën, & ailleurs. Ce qui fut fait avec un fruit qui pouvoit amener l'affaire à perfection. Mais les peres n'y employerent que quatre mille livres, moyennant quoy ilz debusquerent lédits marchans, & prindrent leur association, pour participer aux profits & emolumens de la navigation, dont fut passé contract le vintieme Janvier mil six cens unze, pardevant le Vasseur Notaire à Dieppe, & Bensé son adjoint, ainsi que s'ensuit.