On peut ici considerer une mauvaise façon de sauter par dessus le feu, & de passer les enfans par la flamme és feux de la saint Jean, qui dure encore aujourd'hui entre nous, & devroit étre reformée. Car cela vient des abominations anciennes que Dieu a tant haï, déquels parle Theodoret en cette façon: J'ay veu, dit-il, eh quelque villes allumer des buchers une fois l'an, & sauter pardessus non seulement les enfans, mais aussi hommes & les meres porter les enfans pardessus la flamme. Ce qui leur sembloit étre comme une exposition & purgation. Et ce (à mon avis) a eté le cas d'Achaz. Ces façons de faire ont eté defendues par un ancien Concile tenu en Perse Constantinople. Surquoy Balsamon remarque le vint-troisiéme du mois de Juin (qui est veille de saint Jean) és rives de mer & en maisons on s'assembloit hommes & femmes, & habilloit-on la fille ainée en épousée, & aprés bonne chere & bien beu, on faisoit des danses, des exclamations, & des feuz toute la nuit, sur léquels ilz sautoient, & faisoient des prognostications de bon & mal-heur. Ces feu on eté continués entre nous sur un meilleur sujet mais il faut oter l'abus.

Or comme le diable a toujours voulu faire le singe, & avoir un service comme celui qu'on rend à Dieu, aussi a-il voulu que ses officiers eussent les marques de leur métier pour mieux decevoir les simples. Et de fait Membertou, duquel nous avons parlé, comme un sçavant Aoutmoin, porte pendue à son col la marque de cette profession, qui est une bourse en triangle couverte de leur broderie, c'est à dire de Matachiaz, dans laquelle y a je ne sçay quoy gros comme une noisette, qu'il dit étre son demon appellé Aoutme. Je ne veut méler les choses sacrées avec les prophanes, mais suivant ce que j'ay dit que le diable fait le singe, ceci me fait souvenir du Rational, ou Pectoral du jugement que le souverain Pontife portoit au-devant de soy en l'ancienne loy, sur lequel Moyse avoit mis Urim & Tummim, Or ces Urim & Tummim Rabbi David dit qu'on ne sçait que c'est & semble que c'étoient des pierres. Rabbi Selomoh dit que c'étoit le nom de Dieu [Hebreu], Jehova, nom ineffable, qu'il mettoit dans le replis du Pectoral, par lequel il faisoit reluire sa parole. Josephe estime que c'étoit douze pierres precieuses. Saint Hierome interprete ces deux mots Doctrine & Verité: Ce qui est notable pour les Evéques & grans Pasteurs, déquelz la vie, les moeurs, & la parole ne doit étre qu'une perpetuelle doctrine qui enseigne les peuple à bien vivre: & une verité immuable, qui ne flatte point, qui ne redoute rien, & qui d'un éclat semblable au son de la trompete annonce purement la parole de Dieu.

Et comme le sacerdoce étoit successif, non seulement en la maison d'Aaron, mais aussi en la famille du grand Pontife de Memphis, de qui la charge étoit affectée à son fils ainé aprés lui, ainsi que dit Thyamis en l'Histoire Æthiopique d'Heliodore: De méme, parmi ces gens ici ce métier est successif, & par une traditive en enseignent le secret à leurs fils ainés. Car l'ainé de Membertou (auquel par mocquerie on imposé nom Juda, dequoy il s'est faché ayant entendu que c'est un mauvais nom) nous disoit qu'aprés son pere il seroit Aoutmoin au quartier; ce qui est peu de chose: car chacun Sagamos ha son Aoutmoin, si lui-méme ne l'est. Mais encore sont-ils ambitieux de cela pour le profit qui en revient.

Les Bresiliens ont leurs Caraïbes, léquels vont & viennent par les villages, faisans à croire au peuple qu'ils ont communication avec les esprits, moyennant quoy ilz peuvent non seulement leur donner victoire contre leurs ennemis, mais aussi que d'eux depend l'abondance ou fertilité de la terre. Ils ont ordinairement en main certaine façon de sonnettes qu'ils appellent Maracas, faites d'un fruit d'arbre gros comme un oeuf d'autruche, lequel ilz creusent ainsi qu'on fait ici les calebasses des pelerins de Saint Jacques, & les ayans emplis de petites pierres, ilz les font sonner en maniere de vessie de pourceau, en leurs solemnitez: & allans par les villages engeollent le monde, disans que leur dæmon est là dedans. Ces Maracas bien parez de belles plumes, ilz fichent en terre le baton qui passe à travers & les arrengent tout du long & au milieu des maisons, commandans qu'on leur donne à boire & à manger. De façon que ces affronteurs faisans à croire aux autres idiots (comme jadis les sacrificateurs de Bel, déquels est fait mention en l'histoire de Daniel) que ces fruits mangent & boivent la nuit, chaque chef d'hôtel adjoutant foye à cela, ne fait faute de mettre auprés de ces Maracas, farine, chair, poisson & bruvage, lequel service ilz continuent par quinze jours ou trois semaines: & durant ce temps sont si sots que de se persuader qu'en sonnant de ces Maracas, quelque esprit parle à eux, & leur attribuent de la divinité. De sorte que ce seroit grand forfait de prendre les viandes qu'on presente devant ces belles sonnettes, déquelles viandes ces reverens Caraïbes s'engraissent joyeusement. Ainsi souz des faux pretextes le monde est abusé de toutes part.


CHAP. VI

Du langage

ES effects de la confusion de Babel sont parvenus jusques à ces peuples déquels nous parlons, aussi-bien qu'au monde deça. Car je voy que les Patagons parlent autrement que ceux du Bresil, & ceux-ci autrement que les Peroüans, & que les Peroüans sont distinguez des Mexiquains: les iles semblablement ont leur langue à part: en la Floride on ne parle point comme en Virginia: noz Souriquois & Etechemins n'entendent point les Armouchiquois: ni ceux-ci les Iroquois bref chacun peuple est divisé par le langage. Voire en une méme province il y a langage different, non plus ne moins qu'és Gaulles le Flamen, le bas Breton, le Gascon, le Basque, ne s'accordent point. Car l'autheur de l'histoire de la Virginie dit que là chacun Vuiroan, ou seigneur, ha son langage particulier. Pour exemple soit, que le chef, ou Capitaine de quelque qauanton (que nos Historiens Jacques Quartier & Laudonniere qualifient Roy) s'appelle en Canada Agohanna, par mi les Souriquois Sagamos en la Virginie Uviroan, en la Floride Paraousti, és iles de Cuba Cacique, les Roys du Perou Inquas, &c. J'ay laissé les Armouchiquois & autres que je ne sçay pas. Quant aux Bresiliens ilz n'ont point de Rois, mais les vieillars, qu'ils appellent Peoreroupichech', à-cause de l'experience du passé, sont ceux qui gouvernent, exhortent, & ordonnent de tout. Les langues mémes se changent, comme nous voyons que par deça nous n'avons plus la langue des anciens Gaullois, ni celle qui étoit au temps de Charlemagne (du moins elle est fort diverse) les Italiens ne parlent plus Latin, ni les Grecs l'ancien Grec, principalement és orées maritimes, ni les Juifs l'ancien Hebrieu. Ainsi Jacques Quartier nous a laissé comme un dictionaire du langage de Canada, auquel noz François qui y hantent aujourd'huy n'entendent rien: & pource je ne l'ay voulu inferer ici: seulement j'y ay trouvé Caraconi, pour dire Pain; & aujourd'hui on dit Caracona, que j'estime étre un mot basque. Pour le contentement de quelques-uns je mettray ici quelques nombres de l'ancien & nouveau langage de Canada.