NTRE toutes les formes des choses vivantes & corporeles celle de l'homme est la plus belle & la plus parfaite. Ce qui étoit bien-seant & à la creature, & au Createur, puis que l'homme étoit mis en ce monde pour commander à tout ce qui est ici bas. Mais encores que la Nature s'efforce toujours de bien faire, neantmoins quelquefois elle est precipitée & gehennée en ses actions: & de là vient que nous avons des monstres & chose exorbitantes contre la regle ordinaire des autres. Voire méme quelquefois aprés que la Nature a fait son office nous aidons par nos artifices à rendre ce qu'elle a fait, ridicule & informe: Comme, par exemple, les Bresiliens naissent aussi beaux que le commun des hommes mais à la sortie du ventre on les rend difformes par leur ecraser le bout du nez, qui est la principale partie en laquelle consiste la beauté de l'homme. Vray est que comme en certains païs ilz prisent les longs nez, en d'autres les Aquilins, ainsi entre les Bresiliens d'est belle chose d'étre camu, comme encore entre les Africains Mores, léquelz nous voyons tous étre de méme. Eta avec ces larges nazeaux les Bresiliens ont coutume de se rendre encore plus difformes par artifice, se faisans de grandes ouvertures aux joues, & au dessous de la levre d'embas, pour y mettre des pierres vertes & d'autres couleurs de la grandeur d'un teston: de maniere que cette pierre otée c'est chose hideuse à voir que ces gens là. Mais en la Floride, & par tout au-deça du Tropique du Cancer noz Sauvages sont generalement beaux hommes comme en l'Europe, s'il y a quelque camu c'est chose rare. Ilz sont de bonne hauteur, & n'y ay point veu de nains, ni qui approchassent. Toutefois (comme j'ay dit en quelque endroit) és montagnes des Iroquois, qui sont au Sur-ouest, c'est à dire à main gauche, de la grande riviere de Canada il y a (dit-on) une certaine nation de Sauvages petits hommes, vaillans, & redoutez par tout, léquels sont plus souvent sur l'offensive que sur la defensive. Mais quoy que là où nous demeurions les hommes soyent de bonne hauteur, toutefois je n'en ay point veu de si haute que sieur de Poutrincours, à qui sa taille convient fort bien. Je ne veux ici parler des Patagons peuples qui sont outre la riviere de la Plate, léquels Pighafette en son Voyage autour du monde, dit étre de telle hauteur, que le plus grand d'entre nous ne leur pourroit à peine aller à la ceinture. Cela est hors les limites de nôtre Nouvelle-France. Mais je viendray volontiers aux autres circonstances de corps de noz Sauvages puis que le sujet nous y appelle.

Ilz sont tous de couleur olivâtre, ou du moins bazanez comme les Hespagnols: non qu'ilz naissent tels, mais étans le plus du temps nuds ilz s'engraissent les corps, & les oignent quelquefois d'huile de poisson, pour se garder des mouches, qui sont fort importunes non seulement là où nous étions, mais aussi partout ce nouveau monde, & au Bresil méme: si bien que ce n'est merveille si Beelzebub prince des mouches tient là un grand empire. Ces Mouches sont de couleur tirant sur le rouge, comme de sang corrompu, ou vert: ce qui me fait croire que leur generation ne vient que des pourritures des bois. Et de fait nous avons eprouvé qu'en la seconde année étans un peu plus à decouvert, il y en a moins eu que la premiere. Elles ne peuvent soutenir la grande chaleur, ni le vent; mais hors cela (comme ne temps sombre) elles sont facheuses, à cause de leurs aiguillons, qui sont longs pour un petit corps: & sont si tendres que si on les touche tant soit peu on les écrase. Elles commencent à venir sur le quinziéme de Juin, & se retirent au commencement de Septembre. Etant au port de Campseau en Auoust je n'y ay veu ni senti pas une dont je me suis étonné, veu que c'est la méme nature de terre, & de bois. En septembre, aprés que ces maringoins ici s'en sont allez, naissent d'autres Mouches semblables aux nôtres, mais elles ne sont facheuses & deviennent fort grosses. Or noz Sauvages pour se garentir des piqures de ces animaux se frottent de certaines graisses & huiles, comme j'ay dit, qui les rendent sales & de couleur bazanée. Joint à ceci qu'ilz sont toujours ou couchez par terre, ou exposés à la chaleur & au vent.

Mais il y a sujet de s'étonner pourquoy les Bresiliens, & autres habitans de l'Amerique entre les deux Tropiques, ne naissent point noirs ainsi que ceux de l'Afrique, veu qu'il semble que ce soit méme fait, étant souz méme parallele & pareille élevation du soleil. Si les fables des Poëtes étoient raison suffisantes pour oter ce scrupule, on pourroit dire que Phaëton ayant fait la folie de conduire le chariot du soleil, l'Afrique tant seulement auroit eté brulée, & les chevaux remis en leur droite route devant que venir au nouveau monde. Mais j'ayme mieux dire que les ardeurs de la Libye cause de cette noirceur d'hommes, sont engendrées des grandes terres sur léquelles passe le soleil devant que venir-là, d'où la chaleur est portée toujours plus abondamment par le rapide mouvement de ce grand flambeau celeste. A quoy aydent aussi les grans sables de cette province, léquels sont fort susceptibles de ces ardeurs, mémement n'étans point arrousez de quantité de rivieres, comme est l'Amerique, laquelle abonde en fleuves & ruisseaux autant que province du monde: ce qui lui donne des perpetuels rafraichissemens, & rend la region beaucoup plus temperée: la terre aussi y étant plus grasse & retenant mieux les rousées du ciel, léquelles y sont abondantes & les pluies aussi, à cause de ce que dessus. Car le soleil trouvant au rencontre de ces terres ces grandes humidités. Il ne manque d'en attirer belle quantité, & ce d'autant plus copieusement, que sa force est là grande & merveilleuse: ce qui y fait des pluies continuelles, principalement à ceux qui l'ont pour zenit. J'adjoute une raison grande, que le soleil quittant les terres de l'Afrique donne ses rayons sur un element humide par une si longue route, qu'il a bien dequoy succer des vapeurs, & en trainer quand & soy grande quantité en ces parties là: ce qui fait que la cause est fort differente de la couleur de ces deux peuples, & du temperament de leurs terres.

Venons aux autres circonstances: & puis que nous sommes sur les couleurs, je diray que tous ceux que j'ay veu ont les cheveux noirs, excepté quelques uns qui les ont chataignez: mais de blons je n'y en ay point veu, & moins encore de roux: & ne faut point estimer que ceux qui sont plus meridionaux soient autres: car les Floridiens & Brésiliens sont encore plus noirs, que les Sauvages de la Terre-neuve. La barbe du menton (que les nôtres appellent migidoin) leur est noire comme les cheveux. Ils en otent tous la cause productive, exceptez les Sagamos, léquelz pour la pluspart n'en ont qu'un petit. Membertou en a plus que tous les autres, & neantmoins elle n'est touffue, comme ordinairement elle est aux François. Que si ces peuples ne portent barbe au menton (du moins la pluspart) il n'y a de quoy s'émerveiller. Car les anciens Romains mémes estimans que cela leur servoit d'empéchement n'en ont point porté jusques à l'Empereur Adrian, qui premier a commencé d'en porter. Ce qu'ilz reputoient tellement à honneur qu'un homme accusé de quelque crime n'avoit point ce privilege de faire raser son poil comme se peut recuillir par le témoignage d'Aulus Gellius parlant de Scipion fils de Paul. Et toutefois saint Augustin dit que la barbe est une marque de force & de courage. Pour ce qui est des parties inferieures, noz Sauvages n'empechent point que le poil n'y viennent & prenne accroissement. On dit que les femmes y en ont aussi. Et comme elles sont curieuses, quelques uns de noz gens leur ont fait à-croire que celles de France ont de la barbe au menton, & les ont laissées en cette bonne opinion: de sorte qu'elles étoient fort désireuses d'en voir, & leur façon de vétement. De ces particularités on peut entendre que tous ces peuples generalement ont moins de poil que nous: car au long du corps ilz n'en ont nullement; & se mocquoient quelquefois de quelques uns des nôtres, qui en avoient à la poitrine: tant s'en faut qu'ilz soient velus, comme quelques uns pourroient penser. Cela appartient aux habitans des iles Gorgade, d'où le Capitaine Hanno Carthaginois rapporta deux peaux de femmes tout velues, léquelles il mit au temple de Junon par grande singularité. Mais est ici remarquable ce que nous avons dit que noz peuples Sauvages ont préque tous le poil noir: car les François en méme degré ne sont point ordinairement ainsi. Les autheurs anciens Polybe, Cesar, Strabon, Diodore Sicilien, & particulierement Ammian Marcelin, disent que les anciens Gaullois avoient préque tous le poil blond comme or, étaient de grande stature, & épouvantables pour leur regard affreux: au surplus quereleux, & hauts à la main: la voix effroyable, ne parlans jamais qu'en menaçant. Aujourd'hui ces qualitez sont assez changées. Car il n'y a plus tant de blondeaux, ni tant de gens de haute stature, que les autres nations n'en ayent d'aussi grans: quant au regard affreux, les delices de jourd'hui ont moderé cela: & pour la voix menaçante, je n'ay à peine veu en toutes les Gaulles que les Gascons & ceux du Languedoc, qui ont la façon de parler un peu rude, ce qu'ilz retiennent du Gotisme & de l'Hespagnol par voisinage. Mais quant au poil il s'en faut beaucoup qu'il soit si communement noir, si ce n'est aux Gaullois plus meridionaux. Le méme autheur Ammian dit encor, que les femmes Gaulloises (léquelles il remarque avoir bonne téte, & étre plus fortes que leurs maris quand elles sont en colere) ont les ïeux bleuz: & consequemment les hommes: & toutesfois aujourd'hui nous sommes fort melés en ce regard. Ce qui est avenu en faveur de l'Amour, lequel par la diversité des ïeux a plus de liberté de se repaitre, & trouve mieux dequoy se contenter. Car les uns ayment les noirs, les autres les bleuz, les autres les verds. Plusieurs des anciens ont fait cas des noirs, comme étant une bonne partie de la beauté. Et tels étoient les ïeux de Venus, selon Pindare & Hesiode. Tels ceux de Chryseis en l'Iliade d'Homere, lequel appelle aussi les Muses [Grec: ilikomelas], c'est à dire aux ïeux noirs. Horace en ses Odes:

Et Lycum nigris oculis, nigroque

Crine decorum..........

Pour l'oeil bleu, je ne trouve point qu'il ait tenu rang entre les parfaites beautés. Mais quant aux ïeux verds, je voy que dés long temps la France les a honorés. Car entre les chansons du Sire de Couci (qui fut jadis si grand maitre en amours, qu'on en faisoit des Romans) il y en a une qui dit ainsi:

Au commencier la trouvay si doucette

Qu'onc ne cuiday pour li maux endurer