Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanité envers les femmes & petits enfans: Leur triomphes: Laudonniere demandant quelques prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre: Simplicité des Indiens.
CHAP. X
PRES ces choses le Paraousti Satouriona envoya vers le Capitaine Laudonniere sçavoir s'il vouloit continuer en la promesse qu'il lui avoit faite à son arrivée, d'étre ami de ses amis, & ennemi de ses ennemis, & l'aider d'un bon nombre d'arquebusiers à l'execution d'une entreprise qu'il faisoit contre Timogona. A quoy ledit Laudonniere fit réponse qu'il ne vouloit pour son amitié encourir l'inimitié de l'autre: et que quand bien il le voudroit, il n'avoit pour lors moyen de le faire, d'autant qu'il étoit aprés à se munir de vivres & choses necessaires pour la conservation de son Fort: joint que ses barques n'étoient pas prétes, & que s'il vouloit attendre deux lunes, il aviseroit de faire ce qu'il pourroit. Cette Réponse ne lui fut gueres agreable, d'autant qu'il avoit ja ses vivres appareillés, & dix Paraoustis qui l'étoient venuz trouver, si bien qu'il ne pouvoit differer. Ainsi il s'en alla. Mais avant que s'embarquer il commanda que promptement on lui apportast de l'eau. Ce fait, jettant le veuë au ciel, il se mit à discourir de plusieurs choses en gestes, ne montrant rien en lui qu'une ardante colere. Il jettoit souvent son regard au Soleil, lui requérant victoire de ses ennemis: puis versa avec la main sur tétes des Paraoustis partie de l'eau qu'il tenoit en un vaisseau, & le reste comme par furie & dépit dans un feu préparé tout exprés, & lors il s'écria par trois fois, Hé Timogona: voulant signifier par telles ceremonies qu'il prioit le Soleil lui faire la grace de répandre le sang de ses ennemis, & aux Paraoustis de retourner avec ces tétes d'iceux, qui est le seul & souverain triomphe de leurs victoires. Arrivé sur les terres ennemies, il ordonna avec son Conseil que cinq des Paraoustis iroient par la riviere avec la moitié des troupes, & se rendroient au point du jour à la porte de son ennemi: quant à lui il s'achemineroit avec le reste par les bois & forets le plus secretement qu'il pourroit: & qu'étans là arrivés au point du jour, on donneroit dedans le village, & tueroit-on tout, excepté les femmes & petits enfans. Ces choses furent executées comme elles avoient eté arrétées, & enleverent les tétes des morts. Quant aux prisonniers ils en prindrent vingt-quatre, léquels ils emmenerent en leurs almadies, chantant des loüanges au Soleil, auquel ilz rapportoient l'honneur de leur victoire. Puis mirent les peaux des tétes au bout de javelots, & distribuerent les prisonniers à chacun des Paraoustis, en sorte que Satouriona en eut treze. Devant qu'arriver il envoya annoncer cette bonne nouvelle à ceux qui étoient demeurés en la maison, léquels incontinent se prindrent à pleurer, mais la nuit venuë ilz se mirent à danser & faire la feste. Le lendemain Satouriona arrivant, fit planter devant sa porte toutes les tétes (c'est la peau enlevée avec les cheveux) de ses ennemis, & les fit environner de banchages de laurier. Incontinent pleurs & gemissemens, léquels avenant la nuit, furent changés en danses.
Le Capitaine Laudonniere averti de ceci pria le Paraousti Satouriona, de lui envoyer deux de ses prisonniers: ce qu'il refusa. Occasion que Laudonniere s'y en alla avec vingt soldats; & entre tint une mine renfrongnée sans parler à Satouriona. En fin au bout de demie heure il demanda où étoient les prisonniers que l'on avoit pris à Timogona, & commanda qu'ilz fussent amenés. Le Paraousti dépité & étonné tout ensemble fut long temps sans repondre. En fin il dit qu'étans épouvantez de la venuë des François ils avoient pris la fuite par les bois. Le Capitaine Laudonniere faisant semblant de ne le point entendre, demanda derechef les prisonniers. Lors Satouriona commanda à son fils de les chercher. Ce qu'il fit & les amena une heure aprés. Ces pauvres gens, voulans se prosterner devant Laudonniere, il ne le souffrit, & les emmena au Fort. Le Paraousti ne fut gueres content de cette bravade, & songeoit les moyens de s'en venger, mais dissimulant son mal-talent ne laissoit de lui envoyer des messages & presens. Laudonniere homme accort l'ayant remercié de ses courtoisies lui fit sçavoir qu'il desiroit l'appointer avec Timogona, moyennant quoy il auroit passage ouvert pour Aller contre Onathaqua son ancien ennemi: & que ses forces jointes avec celles d'Olata Ouaé Outina haut et puissant Paraousti, ilz pourroient ruiner tous leurs ennemis,& passer les confins des plus lointaines rivieres meridionales. Ce que Satouriona fit semblant de trouver bon, suppliant ledit Laudonniere y tenir la main, & que de sa part il garderoit tout ce qu'en son nom il passeroit avec Timogona.
Aprés ces choses il tomba à demie lieuë du fort des François un foudre du Ciel tel qu'il n'en a jamais eté veu de pareil, & partant sera bon d'en faire ici le recit pour clorre ce chapitre. Ce fut à la fin du mois d'Aoust, auquel temps jaçoit que les prairies fussent toutes vertes & arrousées d'eaux, si est-ce qu'en un instant ce foudre en consomma plus de cinq cens arpens, & brula par sa chaleur ardante tous les oiseaux des prairies chose qui dura trois jours en feu & éclairs continuels. Ce qui donnoit bien à penser à nos François, non moins qu'aux Indiens, léquels pensans que ces tonnerres fussent coups de canons tirez sur eux par les nôtres, envoyerent au Capitaine Laudonniere des harangueurs pour lui témoigner le desir que le Paraousti Allicamani avoit d'entretenir l'alliance qu'il avoit avec lui, & d'étre employé à son service: & pour-ce, qu'il trouvoit fort étrange la canonnade qu'il avoit fait tirer vers sa demeure, laquelle avoit fait bruler une infinité de verdes prairies, & icelles consommées jusques dedans l'eau, approché méme si prés de sa maison qu'il pensoit qu'elle deut bruler: pour ce, le supplioit de cesser, autrement qu'il seroit contraint d'abandonner sa terre. Laudonniere ayant entendu la folle opinion de cet homme, dissimula ce qu'il en pensoit, & repondit joyeusement qu'il avoit fait tirer ces canonnades pour la rebellion faite par Allicamani, quant il l'envoya sommer de lui renvoyer les prisonniers qu'il detenoit du grand Olea Ouaé Outina, non qu'il eût envie de lui mal faire, mais s'étoit contenté de tirer jusques à mi-chemin, pour lui faire paroitre sa puissance: l'asseurant au reste que tant, qu'il demeureroit en cette volonté de lui rendre obeïssance, il lui seroit loyal defenseur contre tous ses ennemis. Les Indiens contentez de cette reponse, retournerent vers leur Paraousti, lequel nonobstant l'asseurance s'absenta de sa demeure l'espace de deux mois, & s'en alla à vingt-cinq lieues de là.
Les trois jours expirés le tonnerre cessa & l'ardeur s'éteignit du tout. Mais és deux jours suivans il survint en l'air une chaleur si excessive, que la riviere préque ne bouilloit, & mourut une si grande quantité de poissons & de tant d'especes, qu'en l'emboucheure de la riviere il s'en trouva des morts pour charger plus de cinquante charriots; dont s'ensuivit une si grande putrefaction en l'air qu'elle causa force maladies contagieuses, & extremes maladies aux François, déquels toutefois par la grace de Dieu, aucun ne mourut.
Renvoy des prisonniers Indiens à leur Capitaine: Guerre entre deux Capitaines Indiens: Victoire à l'aide des Francçois: Conspiration contre Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France.