A fin pour laquelle le Capitaine Laudonniere avoir demandé les prisonniers à Satouriona étoit pour les renvoyer à Ouaé Outina, & par ce moyen pouvoir par son amitié, plus facilement penetrer dans les terres. Ainsi le dixiéme Septembre, s'étant embarqué le sieur d'Arlac, le Capitaine Vasseur, le Sergent, & dix soldats, ilz navigerent jusques à quatre vints lieuës, bien receuz par tout, & en fin rendirent les prisonniers à Outina, lequel aprés bonne chere pria le sieur d'Arlac de l'assister à faire la guerre à un de ses ennemis, nommé Potavou. Ce qu'il lui accorda, & renvoya le Vasseur avec cinq soldats. Or pource que c'est la coutume des Indiens de guerroyer par surprise, Outina delibera de prendre son ennemi à la Diane, & fit marcher ses gens toute la nuit en nombre de deux cens, léquels ne furent si mal avisez qu'ils ne priassent les arquebusiers François de se mettre en téte, afin (disoient-ilz) que le bruit de leurs arquebuses étonnat leurs ennemis. Toutefois ilz ne sceurent aller si subtilement que Potavou n'en fût averti, encores que distant de vint-cinq lieuës de la demeure d'Outina. Ilz se mirent donc en bon devoir & sortirent en grande compagnie; mais se voyans chargez d'arquebusades (qui leur étoit chose nouvelle) et leur Capitaine du premier coup par terre d'un coup d'arquebuse qu'il eut au front tiré par le sieur d'Arlac, ilz quitterent la place: & les Indiens d'Outina prindrent hommes, femmes, & enfans prisonniers par le moyen de noz François, ayans toutefois perdu un homme. Cela fait, le sieur d'Arlac s'en retourna, ayant receu d'Outina quelque argent & or, des peaux peintes & autres hardes, avec mille remercimens: & promit davantage fournir aux François trois cens hommes quand ils auraient affaire de lui.
Pendant que Laudonniere travailloit ainsi à acquerir des amis, voici des conspirations contre lui. Un perigourdin nommé la Roquette débaucha quelques soldats, disant que par sa magie il avoit decouvert une mine d'or ou d'argent à-mont la riviere, de laquelle ilz devoient tous s'enrichir. Avec la Roquette y en avoit encore un autre nommé le Genre, lequel pour mieux former la rebellion disoit que leur Capitaine les entretenoit au travail pour les frustrer de ce gain, & partant falloit élire un autre Capitaine, & se depecher de cetui-ci. Le Genre lui-méme porta la parole à Laudonniere du sujet de leur plainte. Laudonniere fit réponse qu'ilz ne pouvoient tous aller aux terres de la mine, & qu'avant partir il falloyt rendre la Forteresse en defense contre les Indiens. Au reste qu'il trouvoit fort étrange leur façon de proceder, & que s'il leur sembloit que le Roy n'eût fait la depense du voyage à autre fin, que pour les enrichir de pleine arrivée, ilz se trompoient. Sur cette réponse ilz se mirent à travailler portans leurs armes quant & eux en intention de tuer leur Capitaine s'il leur eût tenu quelques propos facheux, méme aussi son Lieutenant.
Le Genre (que Laudonniere tenoit pour son plus fidele) voyant que par voye de fait il ne pouvoit venir à bout de son mechant dessein, voulut tenter une autre voye, & pria l'Apothicaire de mettre quelque poison dans certaine medecine que Laudonniere devoit prendre, ou lui bailler de l'arsenic ou sublimé, & que lui-méme le mettroit dans son breuvage. Mais l'Apothicaire le renvoya éconduit de sa demande, comme aussi fit le maitre des artifices. Se voyant frustré de ses mauvais desseins, il resolut avec d'autres de cacher souz le lict dudit Laudonniere un barillet de poudre à canon, & par une trainée, y mettre le feu. Sur ces entreprises un Gentil-homme qu'iceluy Laudonniere avoit ja depeché pour retourner en France, voulant prendre congé de lui, l'avertit que le Genre l'avoit chargé d'un libelle farci de toutes sortes d'injures contre lui, son Lieutenant, & tous les principaux de la compagnie. Au moyen dequoy il fit assembler tous ses soldats, & le Gentil-homme nommé le Capitaine Bourdet, avec tous les siens (léquels dés le quatriéme de Septembre étoient arrivés à la rade de la riviere) & fit lire en leur presence à haute voix le contenu au libelle diffamatoire, afin de faire conoitre à tous la mechanceté du Genre, lequel s'étant evadé dans les bois demanda pardon au sieur Laudonniere, confessant par ses lettres qu'il avoit merité la mort, se soumettant à sa misericorde. Cependant le Capitaine Bourdet se met à la voile le deuxiéme Novembre pour retourner en France; s'étant chargé de ramener sept ou huit de ces seditieux, non compris le Genre, lequel il ne voulut, quoy qu'il lui offrit grande somme d'argent pour ce faire.
Autres diverses conspirations contre le Capitaine Laudonniere: & ce qui en avint.
CHAP. XII
ROIS jours apres le depart du Capitaine Bourdet, Laudonniere aprés avoir evadé une conspiration retombe en une autre, voire en deux & en trois: la premiere pratiquée par quelques matelots que le Capitaine Bourdet lui avoit laissés, léquels debaucherent ceux dudit Laudonniere, au moyen de la proposition qu'ilz leur firent d'aller aux Entilles butiner quelque chose sur les Hespagnols, & que là y avoit moyen de se faire riches. Ainsi le Capitaine les ayans envoyé querir de la pierre, & de la terre pour faire briques à une lieuë & demie de Charle-fort, selon qu'ils avoient accoutumé, ilz s'en allerent tout à fait, & prindrent une barque passagere d'Hespagnols prés l'ile de Cuba, en laquelle ilz trouverent quelque nombre d'or & d'argent qu'ilz saisirent: & avec ce butin tindrent quelque temps la mer jusques à ce les vivres leur vindrent à faillir; ce qui fut cause que veincuz de famine ilz se rendirent à la Havane, ville principale de l'ile de Cuba, dont avint l'inconvenient que nous dirons ci-apres.
Qui pis est deux Charpentiers Flamens que la méme Bourdet avoit laissés, emmenerent une autre barque qui restoit, de sorte que Laudonniere demeura sans barque ni bateau. Je laisse à penser s'il estoit à son aise. La dessus il fait chercher ses larrons: il n'en a point de nouvelles. Il fit donc batir deux grandes barques, & un petit bateau en toute diligence, & étoit la besongne ja fort avancée, quand l'avarice & l'ambition, mere de tous maux, s'enracinerent aux coeurs de quatre ou cinq soldats auquels cet oeuvre & travail ne plaisoit point.